LE HASARD, OU RÉPUDIÉ, OU SOUMIS
pond à une cause, toute cause se rattache à l’ensemble, et, conséquemment, 1 ensemble se représente dans le moindre mouvement...
C est simplement affaire à l’écrivain d’articuler d’une façon assez plausible les quelques faits indispensables à la crédibilité, à cette soudaine apparition d’une causalité voilée. « L’invraisemblable étant aussi vrai que le vraisemblable, il faut, pour le faire accepter comme vrai, employer les moyens appropriés » : cette formule à laquelle aboutirait Balzac est moins commode que celle de Boileau et de la généralisation classique, mais plus riche d’applications. plus ouverte à la création imaginative, à la rêverie devant la vie. Et c’est, peut-on dire, le premier point de la répudiation du hasard.
Voici le second point. Si déférent que paraisse Balzac à un déterminisme rigoureux, il attribue à la volonté un rôle qui ne va pas en diminuant à mesure qu’il connaît la vie. Seulement la volonté, « jet de pensée », est le privilège des individualités les plus rares ; des peuples entiers risquent très bien, par une fausse entente de l’éducation et des valeurs sociales, de la tarir ou de l’assoupir, et l’usure de la vie est là qui opère, même chez les grands volontaires. Pour les natures moins fortes, c’est Y association qui peut aider à dominer le hasard : encore faut -il, au gré du profond observateur, que les « associés » possèdent assez d’abnégation individuelle pour se soumettre à l’exigence commandée par le but à atteindre. Sinon, il est évident que la force disruptive des grands nombres empêche une association de maîtriser le simple « cours des choses ». La Grande Armée sous Napoléon a été une sorte de stupéfiante association, et il n’est pas surprenant que le peuple français lui attribue une valeur unique dans l’histoire...
Hasard aussi, le phénomène qui préside à l’amitié, puisque, là encore, on peut supposer que, parmi des millions d’êtres, un heureux tirage permettra à des affinités, que rien ne signale au dehors, de s’accrocher vraiment ? Wronski avait là-dessus sa théorie, que nous ne connaissons pas, et que Balzac invoque. Il se contentait en général, quand il faisait à la passion de l’amitié une allusion un peu poussée, de citer les Deux Amis du Monomotapa de La Fontaine ; ou bien il remontait à un souvenir qui a été presque une hantise chez lui, cette intimité parfaitement dévouée de Jaffier et de Pierre, dans la Venise sauvée d’Otway : il l’aura lue, jeune homme,
LA RÉPUDIATION DU HASARD
dans l’une des nombreuses traductions françaises de cette pièce jadis célèbre (qui lui a fourni aussi la courtisane Aqulina, réveillant à coup de fouet l’ardeur du Sénateur, recevant ainsi sa place dans la Physiologie, une allusion au « magnifique dans l’horrible », dans la Rabouilleuse, et une part dans la pathologie d’un baron Hulot). « L’union sublime de Pierre et de Jaffier », pour son compte, était restée une des idées les plus chères : Th. Gautier, dans Y Artiste, insiste sur son importance et lui attribue avec raison YHistoire des Treize, qui agrandit et complique cette fusion, dans la même volonté, de « deux âmes, deux courages, deux intelligences ». Quelle révélation nouvelle se produit ? « Votre passage sur la fidélité, entendue, à la manière de Wronski, comme une vérité intuitive, m’a fait bondir le cœur de joie. Nous aimons tant à retrouver nos idées exprimées par nos amis et à savoir que les sensations morales sont d’une égale pureté ! » Ce passage d’une lettre à Mme Hanska, le 27 mars 1836, fait particulièrement regretter la destruction des épîtres de l’Étrangère. D’autant plus que dans la même lettre, un peu plus loin, Balzac fait encore allusion au mathématicien polonais, à propos des prescriptions du Dr Nacquart, « voulant des choses auxquelles je me refusais, comme de ne pas travailler et de me distraire beaucoup, ce que la théorie de Wronski défend. Moi, j’aime le beau absolu ».
A peine an courant de cette mystérieuse doctrine particulière sur l’amitié, Balzac ne l’ utiliserait-il pas ? Paz, dans la Fausse maîtresse, est un ami incomparable ; incomparable aussi, le lien qui lie Schmucke et Pons, deux êtres médiocres à le bien prendre, et qu’une chance qu’on dirait analogue à une qmne de loterie a seule pu j eter aux bras l’un de l’autre, malgré des différences de nationalité, de profession, d’éducation et de fortune.
Enfin, un sujet qui avait fourni à Sterne dans Tristram Shandy, à M. Balzac le père dans ses rêvasseries sur V eugénique, et à Honoré dans ses vues sur le monde des réalités et des forces, un inépuisable sujet de réflexions goguenardes, en vient presque à se trouver, lui aussi, soumis à la discipline des Séquences logiques : c’est le caprice incompréhensible des naissances humaines, ces absurdes coq-àl’âne dont il semblait à Balzac qu’il eût souffert lui-même, « œuf d’aigle couvé chez des oies ». Un sens plus aigu de la causalité lui fait comprendre des jeux cachés d’agencements ; et, par exemple, la faiblesse de constitution des enfants des riches ne le prend plus au dépourvu. Ni d’autres singularités, sans doute, puisqu’il écrit :