‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 121 sur 129 · RECHERCHE DES CAUSES ET PRESCIENCE DES EFFETS · texte numérisé non relu

RECHERCHE DES CAUSES ET PRESCIENCE DES EFFETS

Il n’existe pas le moindre hasard pour les naissances. Dans le monde tout effet a une cause, et toute cause a un principe, tout principe vient d’une loi...

La grande affaire, en ces matières, c’est donc l’interprétation, le « feutrage », la présentation des coïncidences, incroyables et fantastiqués aussi bien que plausibles et courantes, que tout romancier imaginatif ne manque point de mettre en œuvre. « Le génie, a dit Balzac, a pour mission de chercher à travers les hasards du vrai ce qui doit sembler probable à tout le monde. » A la pension Vauquer, des étudiants sont les commensaux de toutes sortes d’autres pensionnaires ; le plus médiocre retour quotidien d’habitudes, de plaisanteries, de scies et de queues de mots, les soucis personnels de chacun abdiquant, à l’heure des repas ou de la causerie, devant une nécessité collective qui est, à peu près, la mentalité moyenne des pensionnaires associés : il s’agira évidemment d’isoler peu à peu, dans cette trame qu’un écrivain naturaliste laisserait dans sa banalité journalière, les fils qui permettent de nouer une intrigue où apparaissent d’autres particularités, la manie canine du dévouement paternel chez Goriot, le contraste entre des filles richement mariées et un père tombé dans la gêne, l’initiation d’un jeune homme à l’immoralité du monde dans ses spectacles les plus fréquents. Faire saillir, sur la toile quelconque, des effets dont la série de causes proposée apparaisse convainquante, tout l’art est là. C’est dans Louis Lambert que Balzac fait honneur à son héros de prédilection de la « maxime psychologique » dont pourrait s’enorgueillir à son gré un Pascal, un Lavoisier, un Laplace :

« Les événements qui attestent l’action de l’humanité, et qui sont le produit de son intelligence, ont des causes dans lesquelles ils sont préconçus, comme nos actions sont accomplies dans notre pensée avant de se reproduire au dehors... ».

Puis aussitôt, et parce que cette conséquence (où ne l’aurait pas suivi Wronski) flatte sa théorie particulière de la volonté en même temps que sa foi dans les pressentiments, et qu’il voit ici une façon presque scientifique de concilier sa mystique de la volonté avec sa déférence à la causalité :

Les pressentiments ou les prophéties sont l’aperçu de ces causes.

Pressentiments, pour les propres « agents » d’une action dont

Orientations étrangères* iS

LA RÉPUDIATION DU HASARD

ils sont les dépositaires, peut-être à leur insu ; prophéties pour les puissants observateurs — à la Balzac — de la comédie du monde. Sont-ils des contemplateurs altruistes comme Bianchon ou comme Marcas ? Ils engrèneront leur action sur l’ordre du monde ainsi discerné. Sont-ils des pensetirs comme d’Arthez ? Ils réduiront à l’essentiel, pour l’intelligence, cet apparent désordre. Sont-ils des forbans ? Ils feront servir à leurs fins criminelles la connaissance des causes. Aucune de ces catégories, selon Balzac, ne peut d’ailleurs désavouer, comme procédé de connaissance, ces « pressentiments » qui font partie d’une aperception de causalité. Henri de Marsay, homme « fort » s’il en fut, et qui le montre, est impressionné par ce qui semblerait un vain présage à d’autres qu’à lui — et qu’à Balzac (la Ftlle aux yeux d’or) :

D’ailleurs les hommes les plus forts sont naturellement les plus impressionnés, et conséquemment les plus superstitieux, si toutefois l’on peut appeler superstitieux le préjugé du premier mouvement, qui sans doute est l’aperçu du résultat dàns les causes cachées à d’autres yeux, mais perceptibles aux leurs.

Flaubert reprochera à Balzac d’avoir cru, entre autres formules trop faciles, « aux docilités du hasard sous la main des forts » : il a certainement senti que c’était là, en dehors des parfaites divergences concernant la forme, chez son prédécesseur et chez lui-même, une différence capitale entre deux conceptions de la vie. Les idées de spontanéité créatrice, de virtualité créatrice, sont si expressives chez Wronski qu’on ne peut s’empêcher de voir, dans certains contacts entre des génies tumultueux et grondeurs, la raison d’un raffermissement balzacien de très salubres hypothèses.

Ces théories n’aident-elles point Balzac à franchir même, sur bien des points, la pauvre frontière tracée autour des passions humaines par certains de ses premiers maîtres ? Avec Michel Chrestien dans les Secrets de la princesse de Cadignan, comme nous sommes loin de Gall et de sa simple bosse de la faculté génétique, de Stendhal et de sa passive « cristallisation » ! « Selon lui, l’amour, simple besoin des sens pour les êtres inférieurs, était, pour les êtres supérieurs, la création morale la plus immense et la plus attachante. » Dans Ursule Mirouët, c’est lui-même qui l’affirme, en s’éloignant de plus en plus des simples données mécanistes de Gall avec son cervelet : « l’amour, en trahissant une riche organisation, est chez l’homme une promesse des plus grandes choses. » Énergétique d’un ordre particulier, obscur pressentiment de création, c’est ainsi que,

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