‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 122 sur 129 · LES DÉNOUEMENTS SONT-ILS DES CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

LES DÉNOUEMENTS SONT-ILS DES CONCLUSIONS

désormais, Balzac verrait cette activité, classée jadis très bas avec Panurge, dans le vide et en l’air avec Mme de Berny. Le vouloir vivre schopenhauerien du monde, raison de passivité chez le fakir de Francfort, serait, pour le romancier de la Comédie humaine , une puissance accrue des êtres qui l’éprouvent. Et, sur ce point encore, la plate monotonie quotidienne recevrait un démenti, la répudiation du hasard se trouverait d’accord avec la plus haute moralité.

Évidemment, ce hasard maîtrisé en vient un peu trop à se confondre — Balzac le dit expressément lui-même dans la dédicace de la Rabouilleuse — avec le « doigt de Dieu », à mesure que l’écrivain traditionaliste s’irrite davantage de toutes les rébellions individuelles et collectives contre la loi qui régit les sociétés. « J’ai vu depuis vingt ans, dit Vautrin dans Splendeurs et misères des Courtisanes, le monde par son envers, dans ses caves, et j’ai reconnu qu’il y a dans la marche des choses une force que vous nommez la Providence, que j’appelais le hasard, que mes compagnons appellent la chance. Toute mauvaise action est rattrapée par une vengeance quelconque, avec quelque rapidité qu’elle s’y dérobe... »

Balzac romancier ne saurait se dispenser, dans la pratique, de donner raison à ce rude raisonneur, puisqu’enfin il faut « finir » une histoire, et que la justice immanente, si elle est manœuvrée sagement, est un des attributs par lesquels un narrateur se confond avec le bon Dieu. Mais Balzac méditateur est-il pleinement d’accord avec le narrateur ? Les dénouements, n’est-il pas le premier à savoir ce qu’ils valent, lui qui, dans Un Prince de la Bohême, faisait répondre en 1840 à Nathan réclamant précisément une conclusion :

« Je ne crois pas aux dénouements ; il faut en faire quelques-uns de beaux pour montrer que l’on est aussi fort que le hasard . . ? »

Renversez la proposition, et vous aurez : « le hasard n’est pas plus fort que l’art » ; la vie ne s’achève pas ; certaines crises précipitent des conclusions, qui sont les commencements d’autres affaires, et l’on croit qu’une moralité gît dans la ruine du malhonnête homme, dans la maladie du vicieux, dans le suicide du méchant, alors que rien ne s’achève, sauf pour l’artiste qui n’est pas beaucoup mieux venu que le hasard à susciter des dénouements apparents. Il est peut-être heureux que Balzac ait mis, prématurément, un point

LA RÉPUDIATION DU HASARD

final involontaire à une œuvre qu’il aurait continuée — • et continuée, qui sait ? dans un sens qui eût assurément dominé le hasard dans la présentation des causes, mais déféré au hasard en précisant de moins en moins ses conclusions. Surtout avec l’orgueil qu’il tirait de Y intrication croissante de la Comédie, le risque était 1?, dans une prétention à faire coïncider cet ensemble romanesque avec la vie elle-même, et à laisser simplement des pierres d’attache à chacune de ses structures en attendant la liaison avec la prochaine. Quand Balzac disait que la vie d’une société était, après tout, un drame joué entre quelques milliers d’individus qu’il restait possible d’isoler et d’identifier, son optimisme d’architecte littéraire était intact ; lorsque, vers la fin d’une carrière que l’âge lui eût permis de continuer longtemps, on le voit moins préoccupé des agencements individuels que des enchevêtrements de l’apparent avec l’invisible, des continuités par quoi les dessous et les surfaces sont liés, on songe au Rodin de la dernière manière, se refusant à achever la ronde bosse et le plein relief de ses masses, ou à l’indétermination de certains écrivains russes : et nous nous demandons si ce grand Occidental, qui avait commencé par rêver de l'Asie, ne risquait pas de trouver, comme son héros Napoléon, sa vraie défaite à la Bérésina.

En tout cas, Balzac était presque au bout de sa destinée, méditant pour le théâtre un drame de Pierre et Catherine qui aurait pris l’un des grands problèmes slaves par un de ses aspects essentiels (été de 1847), lorsqu’il exprimait cette idée que la Russie était, littérairement, une « mine à exploiter » : c’eût été un pas de plus dans le sens de la profonde et mystérieuse Asie. Qui sait si le mari de Mme Hanska aurait été aidé par celle-ci — après l’installation du couple enfin nuptial à Paris — dans cette interprétation nouvelle, prématurée peut-être ? Car il n’a pas été inutile, pour l’âme slave, d’avoir ses truchements polonais, de s’exprimer par une littérature russe nationale, avant que les chercheurs de trésors vinssent de l’Occident pour faire sortir, des limbes semi-asiatiques et des rêveries indéterminées, cette nouvelle venue parmi les peuples. Et l’attrait de l’Ouest sur Mme Hanska, sa fille, sa gouvernante familière, semble s’être, d’autre part, exercé en sens inverse de la marche à l’Orient qui est assez caractéristique de Balzac. Si le romancier n’a pas réalisé à fond des vues qui s’ajoutent finalement à tant de

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