ADIEUX A WRONSKI
curiosités satisfaites, à tant de volontés, de velléités, de découvertes animatrices, du moins ne s’est-il pas penché sans profit sur des âmes bien différentes des organismes ultra-civilisés qui furent son domaine normal. Sans en être dupe le moins du monde, il a goûté la saveur inaccoutumée de cette psychologie moins consistante et moins fermée, de cette soumission au momentané qui sera l’un des prestiges du slavisme.
C’est fort tard, et dans un livre daté de Wierschownia même, que Balzac prend congé de Wronski : il le place dans la plus glorieuse compagnie. L’Envers de l’histoire contemporaine lui ayant permis de faire paraître un Juif polonais bizarre, le docteur Halpersohn, M. Bernard, ancien magistrat, clairvoyant et sage, définit ainsi d’autres Slaves en même temps que ce Sémite « slavisé » :
— La Pologne a souvent fourni de ces êtres singuliers, mystérieux... Aujourd’hui, par exemple, outre ce médecin, nous avons Hoëné Wronski, le mathématicien illuminé, le poète Mickiewicz, Tawianski l’inspiré, Chopin au talent surnaturel. Les grandes commotions nationales produisent toujours des espèces de géants tronqués...
Et comme si l’imprévisible, l’indicible tréfonds de la race même ne pouvait se libérer que par la musique, et par l’étrange musique populaire, Balzac a rencontré, non plus dans la réalisation splendide des virtuoses, avec leur individualisme exaspéré, mais dans l’anonyme chant populaire aux mélopées sans conclusion, un dernier symbole de cet Orient-là :
Vanda se mit à chanter d’un ton bas et doux une chanson en langue polonaise qui fit rester Godefroid stupide d’admiration et saisi de tristesse. Cette mélodie, assez semblable aux airs traînants et mélancoliques de la Bretagne, est une de ces poésies qui vibrent dans le cœur longtemps après qu’on les a entendues...
Regretterons-nous que Balzac mélomane se soit borné à cette rapide évocation du génie ethnique subconscient, et qu’il n’ait pas été tenté de faire un sort aux plus riches singularités, tenté d’achever aussi Y Etude sur la Russie qu’il a laissée inédite, ou son Moscou projeté ? A quoi bon ? Tous ceux qui, férus d’exotisme, ont heurté du cœur les barrières placées, entre âmes différentes, par des divergences séculaires, comprennent à demi-mot ce voyageur impatient qui a senti dans la musique le legs indicible et incommunicable des races longtemps repliées sur leurs propres traditions.