‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 14 sur 129 · ALLUSIONS INSISTANTES ET DISSIMULÉES · texte numérisé non relu

ALLUSIONS INSISTANTES ET DISSIMULÉES

sitions. Que, dans le Bal de Sceaux, « semblable à l’une de ces princesses des Mtlle et Un Jours, Ëmilie fût assez riche, assez belle pour avoir le droit de choisir parmi tous les princes du monde » ; que, dans Facino Cane, Balzac lui-même, évoqué à vingt-deux ans dans sa misère d apprenti de lettres et sa puissance d’observateur, se substitue aux passants « comme le derviche des Mille et une Nuits prenait le corps et l’âme des personnes sur lesquelles il prononçait certaines paroles » ; que, dans la Femme abandonnée, « les bizarreries sociales créent autant d’obstacles réels entre une femme et son amant, que les poètes orientaux en ont mis dans les délicieuses fictions de leurs contes, et leurs images les plus fantastiques sont rarement exagérées » ; que, dans ce Cabinet des Antiques provincial et désuet comme le type d’existence qu’il évoque, Balzac voie « une mansarde vulgaire en apparence, mais que les Péris de l’Inde avaient décorée », et, dans Splendeurs et Misères des courtisanes, « ces caractères de la Péri des sables ardents » ; ou que, près du Lys dans la vallée, si français par ses paysages, par ses personnages, si étrange par son idéal et sa psychologie, il rappelle « l’oiseau chantant, dans les poèmes orientaux, dans son bocage au bord du Gange » et fasse dire, à Félix de Vandenesse ébloui, « qu’un parfum de femme brilla dans son âme comme y brilla depuis la poésie orientale » ; que, dans son fameux article de la Revue parisienne, il fasse à la Chartreuse de Parme le douteux compliment de retrouver là, dans certains récits, « la magie d’un conte de l’Orient » ; qu’enfin la morale ordinaire des contes de fées, « ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants », soit invoquée par antiphrase dans la Rabouilleuse, avec déférence dans Pierrette : ce sont là les plus caractéristiques de ces allusions par où semble affleurer une hantise persistante.

Et voici le plus saisissant, et l’un des plus mal connus, de tous ces aveux. Lorsque Gambara, le génie ignoré de la musique dans la nouvelle de ce nom (1837), est amené à confier, à quelques auditeurs de choix, l’espèce de « drame de l’avenir » qui synthétisera tous les prestiges, ce n’est pas à la légende primitive ou au mythe que ce Wagner avant la lettre demandera un libretto digne d’un si beau plan : l’opéra qu’il détaille acte par acte, qui n’attend que d’être écrit — et joué en quelque impossible Bayreuth — « embrasse la vie de Mahomet, personnage en qui les magies de l’antique sabéisme 1 et la poésie orientale de la religion juive se sont résumées

1. Herbelot, Bibliothèque Orientale (ie éd. 1697), avait sans doute renseigné Balzac sur le sabéisme ou sabiisme, « longtemps la seule religion de l’univers ».

LES ÉMERVEILLEMENTS ORIENTAUX

pour produire un des plus grands poèmes humains, la domination des Arabes ».

A défaut d’une œuvre totale, d’une parfaite synthèse d’art qui concentre autour d’un « poème oriental » tous les moyens dont dispose un créateur avisé, Balzac se donne le témoignage d’avoir à sa manière réalisé pareil tour de force cyclique. Où donc ? Simplement dans sa Comédie humaine. D’abord, n’est-elle pas nommée d’après Dante ? Et le « poète absolu » n’est-il pas, selon des vues où Balzac prévoyait les résultats de recherches récentes l, « un pont hardi jeté entre l’Asie et l’Europe ? » C’est ainsi qu’en 1834, dans le petit journal les Causeries du monde, et tout en goguenardant des Aventures administi atives d’une idée heureuse, Balzac n’a pas hésité à nommer le grand poète florentin. Ensuite, cette construction balzacienne, que son architecte proclamait supérieure, par ses mérites d'enchaînement, aux Waverley Novels tant admirés, n’opposait-elle point un équivalent occidental aux vastes cycles de récits chers aux imaginations asiatiques ? La fameuse Introduction de 1834 le laissait dire à Davin :

Il s’agit ici d’une des plus immenses entreprises qu’un seul homme ait osé concevoir ; il s’agit d’une œuvre qu’un poète ingénieux nommait, devant nous, les Mille et une Nuits de l’Occident...

L’année suivante, pour les Études de mœurs, la même idée reparaissait :

Les Études de mœurs auraient été des espèces de Mille et une Nuits, de Mille et un Jours, de Mille et un Quarts d’heure, enfin une durable collection de contes, de nouvelles, de récits comme il en existe déjà...

Transcription colorée des choses, romanesque inventaire de la vie ambiante, prestiges d’architecture ou de décoration, coups de baguette magique, ciselures, harems, parfums, transformations merveilleuses des destinées — tout cela enveloppé dans l’affabulation continue, dans la trame sans fin d’un récit entraînant : c’était décidément de l’Orient transplanté.

1. Je fais allusion aux travaux de D. Asfn Palacios sur l’influence musulmane dans la Divine Comédie (cf. Revue de littérature comparée, 1922, p. 320 et 1924, p. ÏÔ9). Le père du général de Pommereul, l’ami de Balzac et son hôte à Fougères, avait publié en 1778 sa traduction des Lettres sur la littérature et la poésie italienne de Bettinelli, où Dante était pris à partie. On l’y blâmait p. 15 d'avoir mêlé ensemble «...la philosophie de Platon et celle des Arabes ».

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