TARDIVE PRISE DE CONGÉ
L’admirable, ne serait-ce pas que cette hantise n'ait point cédé devant l’ordinaire contrepoison de ces sortes d’affaires : l’habitude ? Balzac a encore une sorte d’avant-goût de l’Asie, lorsque ses voyages l’entraînent sur les confins les plus authentiques de l’Europe : mais peut-être que l’envers de la tapisserie, vu de près, l’a finalement rendu moins enthousiaste des arabesques rêvées de loin. Une de ses Deux jeunes mariées, en 1841, s’écrie encore
— et elle parle avec un enthousiasme que ne blâme nullement le romancier : « O l’Asie ! J’ai lu les Mille et une Nuits, en voilà l’esprit : deux fleurs, et tout est dit ».
Tout est dit — à condition que ces deux fleurs soient de parfaits symboles, des incarnations florales de la Volupté et de la Puissance, ou de la Vie et du Rêve, ou de la Gloire et de l’Obscurité. Mais si le grand visionnaire s’en tient enfin à ce double bouquet que lui tendent des doigts effilés d’Orientaux, du moins a-t-il fait la part belle à des lecteurs qui ne sauraient être initiés à si bon marché, et qui ont besoin d’une affabulation plus compliquée. 11 a promis, dans un de ses « catalogues », les Français en Égypte en trois épisodes, un Émir, un Corsaire algérien : offres admirables ! Il prend congé, dirait-on, de ce monde prestigieux lorsqu’en octobre 1842
— donc après la mort de M. de Hanski, et avant un grand voyage qui l’amènera enfin, de juillet à septembre 1843, à Pétersbourg — il n’hésite pas à rendre compte longuement de la Chine et les Chinois de son ami Auguste Borget. Sera-ce pour analyser exactement cet ouvrage, recueil en un in-folio de vingt-six pages de « dessins exécutés d’après nature » ? Il n’est pas d’humeur à faire de la critique d’art, ni de taille à vérifier ces vues. C’est bien plutôt pour expliquer ce que certains de ses auditeurs ou interlocuteurs, M. de Hanski tout le premier, appelaient plaisamment ses « campagnes en Chine » : les effarantes excursions de sa loquacité vers ces régions bénies.
Quand j’étais malheureux... je m’élançais en Asie, dans l’Asie de la reine de Golconde, dans l’Asie du calife de Bagdad, dans l’Asie des Mille et Une Nuits, le pays des rêves d’or, le chef-lieu des génies, des palais de fées, un pays où, comme disaient nos ancêtres, on est vêtu de léger, où les pantalons sont en mousseline plissée, où l’on porte des anneaux d’or aux pieds, des babouches ornées de poèmes écrits à l’aiguille, des cachemires sur la tête, des ceintures pleines de talismans, où le despotisme réalise ses féeries...
LES ÉMERVEILLEMENTS ORIENTAUX
Le voilà parti, et qui retrouve en un tournemain les émerveillements de jadis ! Et lui remontent à l’esprit, du coup, les vieilles analogies entre son terrible métier de raconteur à gages et le déroulement des écheveaux d’histoires par les narrateurs des bazars et des harems :
Si l’on y rencontre le souverain, en un quart d’heure on obtient, en l’intéressant par un conte ou par une histoire, ce que, dans l’Europe des Calvin et des Luther (deux abominables drôles !) on ne peut avoir qu’après s’être roulé pendant des années dans la fange ou dans la poussière de l’élection, dans les creux bavardages de la tribune...
De qui s’éprend-il, parmi les auteurs allemands ? De Hammer- Purgstall, voyageur et arabisant, traducteur du Gui et Bulbul de Fazli. Et il n’en veut pas moins à Jacquemont d’avoir démoli le merveilleux oriental de la fiction par ses précisions de voyageur 1, que d'avoir ramené à la prose la plus sèche bien des idées enchanteresses que l'ignorant Occident continuait à se faire, avant lui, de l’éclatante Asie.
Mais il nous faut revenir, comme Jacquemont de ses explora tions à Lahore ou de sa résidence chez les rajahs, à une désignation plus terre-à-terre des principales transpositions, avouées par Balzac, de la fantaisie orientale à la grisaille de notre monde occidental.
Avec quelle hâte digne d’un meilleur sort, quand, «fatigué de son régicide », le maladroit auteur du pensum manqué de Cromwell peut affabuler à sa guise, Horace de Saint -Aubin s’applique à évoquer la Dernière fée, ou la nouvelle Lampe merveilleuse ! Peut-être la Cour des fees de Boïeldieu en 1821, et en 1822 l’opéra-féerie d ’Aladdin dont Étienne avait fourni le livret, animent-ils sa nostalgie. En tout cas, si moderne pour son compte qu’il se représente la puissance féerique, si positive que sache être la duchesse de Somerset qui fait le bonheur du pauvre Abel avec son million de revenus, elle n’en est pas moins une incarnation avouée des plus efficaces prestiges : qu’il est heureux, ce jeune Abel, « enfant de la nature » mais grand lecteur du Cabinet des Fées, d’être conduit
1. Il a donc lu, lors de leur publication dans la Revue des Deux Mondes, les récits de voyage de Jacquemont ; avec quel intérêt n’a-t-il pas, du même coup, dû faire son profit de 1 article de Léon Delaborde intitulé Magie orientale (Revue des Deux Mondes, Ier août 1833) !