MAGIE ET FASCINATION
dans l’empire de l’invraisemblable par cette bienfaisante dame qu’il épousera : Anglaise tant qu’on voudra, « par conséquent amante de la rêverie et des sentiments extrêmes », mais sœur bien authentique des belles personnes qui viennent faire le bonheur des petits songe-creux des contes persans !
A quelque temps de là, et comme si les bons lecteurs de la Restauration étaient, d’office, au courant de ces antiques pouvoirs, la Physiologie du mariage fait allusion aux femmes « qui sont laides comme la Kaïfakatadary des Mille et Une Nuits » : rébarbative autant que son nom, que les Orientalistes se refusent à accepter tel quel, elle est peut-être une déformation balzacienne de la princesse Haïatalnefous, qui figure au 3e volume de la réédition Galland-Destais du recueil fameux. Plus accessible et plus plaisante sera la fille du sultan dans la Lampe merveilleuse, évoquée dans Sarrasine : elle est si belle qu’il lui faut rester voilée, et c’est ce qu’aurait dû faire une jeune fille de seize ans « dont la beauté réalisait les fabuleuses conceptions des poètes orientaux ». Mais Balzac n’attend pas jusque-là pour reprendre d’autres suggestions asiatiques. Le sceau de Salomon, qui confère sa vertu à la Peau de chagrin, ne marquait-il pas de son empreinte le couvercle du vase de plomb, pêché, dans les Mille et une Nuits, par un heureux coup de filet ? La « peau de chagrin », d’autre part, avec l’onagre qui la fournissait (mais sans vertus symboliques), avait sa place dans la 596e nuit du fameux recueil.
Serait-ce donc dans l’extraordinaire attrait des miracles, des magies, des mystiques de la profonde Asie que gît, au fond, le premier secret du succès de Balzac chez nous ? Émile Deschamps, rendant compte de la Peau de chagrin dans la Revue des Deux Mondes du Ier novembre 1831, y distinguait bien « le merveilleux des Mille et une nuits qui s’attache à la destinée d’un Parisien..., le croyable et l’invraisemblable s’identifiant aux yeux du lecteur » : et c’était vraiment saisir dans son vif l’art de Balzac. Un de ses mots préférés, « fasciner », « la fascination », correspond à la fois à sa permanente théorie du transfert de la pensée et à un genre de prestige que volontiers l’on associe au suprême fanatisme oriental, - — alors que Napoléon, grand animateur de séidisme, avait paru, à des contemporains clairvoyants, imposer par une sorte d ’asiatisme l’impérieuse maîtrise qu’il exerça sur un peuple de soldats.
Surtout, l’extraordinaire octroi d’une puissance soudaine, la faculté de prendre « comme le derviche des Mille et Une Nuits, le
LES ÉMERVEILLEMENTS ORIENTAUX
corps et l’âme des personnes sur lesquelles il prononçait certaines paroles » ou d’exercer, comme De Marsay dans la Fille aux yeux d’or, « le pouvoir autocratique du despote oriental » ; la faculté d’entrer, par « une transmutation presque aussi merveilleuse que celle dont il est question dans le conte arabe », dans un autre corps par des paroles magiques — ou par un parfait déguisement : voilà autant de chimères singulièrement attrayantes.
Cela, c’est une partie des rapports essentiels que Balzac imagine entre les êtres forts et leurs inévitables victimes : combien différents des adhésions rationnelles que le classicisme français ou la doctrine cartésienne avait imaginées entre des êtres pensants ! Il va sans dire que, dans le détail, c’est à des particularités plus secondaires que s’attache son souvenir. A propos des volte-faces qu’on peut noter chez des courtisanes (Splendeurs et Misères), le romancier n’évoque-t-il pas « l’admirable fiction des Contes arabes, où se trouve presque toujours un être sublime caché sous une enveloppe dégradée ? » Même d’actifs chrétiens comme ceux qui opèrent dans l 'Envers de l’histoire contemporaine n’hésitent pas à comparer leur apostolat aux prestiges des enchanteurs et des puissants califes :
Si vous vous souvenez des Mille et Une Nuits, les trésors d’Aladin ne sont rien, comparés à ce que nous possédons... Vous voyez dans nos occupations une similitude avec celles des califes des Mille et Une Nuits, et vous éprouvez par avance une sorte de satisfaction à jouer le rôle d’un bon génie dans les romans de bienfaisance que vous vous plaisez à inventer...
Ainsi parle le pieux Alain, petit manteau bleu de l’organisation charitable. Plus singulière encore est l’exclamation prêtée au parfumeur Birotteau, honnête négociant du régime de Juillet, plus versé, semble-t-il, dans les statuts de la Garde Nationale que dans les fantasmagories de la Perse ou de l’Arabie :
« Paris, le seul endroit du monde où l’on puisse frapper de pareils coups de baguette », dit Birotteau en se laissant aller à un geste asiatique digne des Mille et Une Nuits...
« La fleur qui chante ou les richesses enfouies par les compagnons de Morgan l’exterminateur » : Félix de Vandenesse évoque ces extraordinaires merveilles en signe de sa dévotion pour Mme de Mortsauf ; alors que Louis Lambert ne sait pas mieux exprimer ce qu’il éprouve pour Mlle de Villenoix qu’en lui disant :