FANTASMAGORIES SENTIMENTALES
« Vous m’avez expliqué les fabuleuses entreprises de la chevalerie, et les plus capricieux récits des Mille et une Nuits. Maintenant, je crois aux plus fantastiques exagérations de l’amour et à la réussite de tout ce qu’entreprennent les prisonniers pour conquérir leur liberté... »
Mais la grande affaire reste bien — d’accord avec des curiosités sentimentales ou passionnelles où l’Orient et l’Occident ne sont pas éloignés de se rencontrer — l’attrait fondamental des sexes. La fiction chère à Balzac s’est plu à rompre toutes les entraves de la condition, à promettre des filles de roi à des portefaix, de même que des filles du peuple entrent dans les plus dédaigneux harems. Délicieux souvenir ! C’est ainsi que, dans le Bal de Sceaux , Emilie de Fontaine, qui fait un peu la renchérie quand il s’agit d’agréer un hommage distingué et discret, se comporte comme une princesse des Mille et un Jours qui a la faculté de choisir parmi tous les princes de la terre ; ou que, dans Beatrix, Félicité, qui montre à Calyste le portrait de l’héroïne, s’empresse de lui dire : « Eh bien ! n’allez-vous pas tomber amoureux de Béatrix sur le portrait que je vous en fais, absolument comme je ne sais quel prince des Mille et un Jours ? »
11 est donc probable que, par une mystérieuse alchimie, les prestiges de la fiction orientale sont transmués dans l’œuvre de Balzac, en des pouvoirs, en des succès, en des épisodes que dirige cette formidable imagination, de bonne heure nourrie aux contes asiatiques.1 Lucien deRubempré errant, désespéré, aux alentours d’Angoulême et rencontrant l’impérieux abbé Carlos Herrera, c’est le
I. On n’a pas remarqué, à propos d’une historiette contée par Latouche et souvent exploitée depuis, que c'est un cheval arabe que le jeune Balzac, imaginatif forcené, pressait son ami d'accepter. « Cette scène une fois passée, dit l’auteur de Fragoletta, je n’ai oncques vu paraître de cheval, arabe ni autre » : soyons sûrs que notre homme ne se serait jamais avisé d’offrir un pur-sang anglais, un tarbais ou un ardennais, au plus cher de ses amis. Notez que pour George Sand (Histoire de ma vie, t. IX, p. 1 8) c’est de quatre chevaux, mais toujours arabes, que Balzac était prêt à faire cadeau. L’anneau d’Ali est naturellement du même ordre, et loin de s’étonner, comme on l’a fait à propos de l’article de M. Bouteron sur ce sujet (Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1925), que Balzac ait porté un talisman et ait pu y croire, il faudrait déplorer qu’il ait dû attendre si longtemps l'occasion d’avoir au doigt une amulette dont tant de jeunes héros des conteurs persans étaient familièrement munis : cornalines gravées, anneaux magiques, bagues de Salomon luimême ne courent-ils pas les bazars et les harems, de Samarcande à Bagdad et du Caire à Benarès ? Enfin le jour, ou plutôt la nuit, à deux heures du matin, où Balzac arrive chez Laurent Jan et l’invite à se rendre sur-le-champ auprès du Grand Mogol à qui l’on restituera une bague qui lui a été dérobée et qu’il paiera de ses trésors, l’hallucination qui frappe Balzac ne se trompait point de destinataire.
LES ÉMERVEILLEMENTS ORIENTAUX
jouvenceau Aladdin en promenade inquiète dans les faubourgs d’ispahan, et tombant sous le pouvoir du magicien Noureddin : de même, non sans raison, dans la pièce de Vautrin, on demande très à l’improviste si « c’est un génie sorti des Mille et une nuits » que cet effarant personnage que le ciel de Paris avait vu surgir.
S’agit-il, dans Balzac, de disposer d’un serviteur ? Europe et le chasseur, quand Lucien et Esther filent le parfait amour, « restaient à cent pas d’eux, comme deux de ces pages infernaux dont parlent les Mille et Une Nuits, et qu’un enchanteur donne à ses protégés ». Le persécuteur d’Ëtienne l'Enfant maudit, « sans qu’il sût encore pourquoi, devenait son esclave et ressemblait à ces gigantesques créatures que le pouvoir d’une fée mettait aux ordres d’un jeune prince » Quand est remise à neuf la splendeur du palais Mesumi, dans Massimilla Doni, ce sont « les prodiges des Mille et une Nuits » qui se renouvellent en faveur d’un pauvre prince italien.
On a dit parfois que l’essence même du Romantisme, dès qu’il n’était plus rêveur et nostalgique, c’était d’imaginer des chances qui venaient, sans raison ni mérite, faire le bonheur rapide d’un favori du sort. Où l’expérience courante, les préceptes de la sagesse, la prudence élémentaire, commanderaient de ne point espérer de vive métamorphose, de prompt exaucement, de promotion soudaine d’un Hernani à l’amour et d’un Ruy Blas au pouvoir, de ne point imaginer une belle rêvant à tous les balcons, un paladin au détour des bois infestés de brigands, l’imagination romantique franchit sans obstacle une distance que jalonnent, pour les gens de sens rassis, des cloisons, des fossés, des paliers, tout au moins des intervalles. '( Obtenir les choses sans les mériter » : c'est un peu la méthode rêvée par les quiétistes, romantiques religieux, par les enfants, romantiques intégraux, par les amoureux, romantiques éventuels, par les aventuriers, romantiques égarés. Les héros préférés de Balzac sacrifient volontiers à ce romantisme-là, en dépit du dressage d’affaires que leur impose leur maître. A l’état libre, qui sait s’ils ne seraient pas aussi délicieusement capables de faire leur fortune, de conquérir des sultanes, d’asservir à leur usage des lampes merveilleuses et des baguettes magiques, que les tailleurs de Samarcande, les barbiers d’ispahan et les bossus que vient combler tout à coup le caprice biscornu d’une sultane ? Une fantasma-