CHAPITRE II
« Jadis on ne demandait que de l’intérêt au roman ; quant au style, personne n’y tenait, pas même l’auteur ; quant à des idées, zéro ; quant à la couleur locale, néant. Insensiblement le lecteur a voulu du style, de l’intérêt, du pathétique des connaissances positives...
Horace Bianchon dans la Muse du Département.
M. Pigoreau, libraire, place Saint-Germain -l’Auxerrois, ancien professeur de grec devenu fabricant et marchand de livres, publiait en octobre .1821 sa Petite Bibliographie biographico-romancière Ce répertoire, que des suppléments mensuels enrichirent dès le mois de décembre suivant, rendait les plus grands services à la clientèle innombrable d’une institution particulièrement florissante à ce moment : les Cabinets de lecture, a II y a cinquante ans, observait ce judicieux négociant, on ne connaissait dans Paris qu’un seul Cabinet de lecture ; aujourd’hui chaque rue a le sien ; la province en est inondée ».
C’était, bien entendu, pour sa propre marchandise que M. Pigoreau entendait faire la publicité convenable et le triage nécessaire : il laissait à un de ses concurrents, A. Marc, avec qui il avait édité auparavant un Dictionnaire des romans, la simple nomenclature des livres de cet ordre. Il ne s’interdisait pas, pour son compte, des vues supérieures sur le genre, si souvent réprouvé et contesté, de la fiction romanesque :
J’oserais dire des bons romans ce que Cicéron disait des lettres en général, cette lecture n’est point indigne d’un homme bien né. Sommesnous dans l’aisance Pies romans sont pour nous un des plus doux passetemps ; l’infortune est-elle notre partage ? ils nous offrent mille consolations, mille ressources contre les chagrins domestiques ; sommes-nous malades ? ils nous font oublier une partie de nos douleurs. Dans la solitude, à la campagne, dans les prisons, dans les voyages sur mer, dans les longues soirées d’hiver, ils sont nos fidèles compagnons ; dans la vieillesse, ils nous rappellent de doux souvenirs...
Après une liste alphabétique des Romans, voyages, et autres livres convenables aux cabinets de lecture, après un lexique biographique des principaux auteurs, d’habiles tableaux opéraient des recoupements chronologiques et méthodiques. Or, deux catégories seulement de romans étaient ainsi groupées selon la. désignation d’une variété du genre romanesque : les « romans en lettres » et les « romans noirs ». Une fin de non-recevoir absolue réprouvait les premiers : « on n’en veut point aujourd’hui ». En revanche, quelle flatteuse adhésion était réservée aux seconds !
On a bercé notre enfance avec les contes de la mère Loie : arrivés à la maturité de l’âge, nous sommes de grands enfants que l’on berce avec des contes d’un genre à peu près semblable. Contes de brigands, de cavernes, de souterrains, de revenants ; Angelo-Guicciardini, Glorioso-Démonio, Miralba, Lerixa, Rinaldo, Ferrandino, quels noms heureux pour les romanciers ! Mystères sur Mystères, Cavernes des Montagnes bleues, Ruines d’un vieux Château de Saxe, Ombres sanglantes. Spectre de la galerie du Château d’Estalens, quels titres pompeux ! C’est dans le genre noir qu’a brillé Mad. Radcliffe ; notre Dictionnaire donne la note de ses productions...
Qui le croirait ? Une sorte de manœuvre politique, d’après le premier Supplément de Pigoreau, se dissimulait dans la diffusion qu’il convenait de donner aux lectures endormeuses, romanesques, qui avaient chance d’assoupir la vieille âcreté démocratique de la France !
On a éclairé les Chaumières ; le Villageois a incendié les Châteaux. On a instruit le Peuple ; le Tiers-État nous a donné la République. Tout le monde sait lire, tout le monde veut lire. Avec deux paravents dans nos places publiques, on a formé des Cabinets littéraires ; c’est là que mon portier, c’est là que ma fruitière vont prendre connaissance des opérations législatives ; laissez-les lire des romans, et conseillezleur de ne plus se mêler des affaires d’État. Abandonnez-leur les châteaux de madame Radcliffe, les cavernes, les souterrains, les forêts ; laissez-les errer au milieu des fantômes nocturnes et des ombres sanglantes... Abandonnons, aux Grognards de Sainte-Hélène et de T île d Elbe, les folies de Pigault -Lebrun ; laissons-les dérider ainsi leurs fronts chargés d’honorables cicatrices. Point de coupable indulgence, mais point de fanatisme ; prenons un juste milieu. Ne détruisons point nos bibliothèques ; ne brisons point les bustes de Voltaire et de Jean- Jacques...
Cette publication, la première au monde qui ait eu l’occasion de faire mention d’un livre de Balzac et qui a rendu compte, fidèle-