IMPORTANCE DU ROMAN NOIR
ment x, de ces productions hasardeuses que, plus tard, l’auteur de la Comédie humaine devait mépriser, est-elle aussi pour quelque chose dans l’orientation initiale du fameux romancier ? On est tenté de le croire. Balzac, détaché jusqu’à l’écœurement de ce Cromwell qui avait été un si fâcheux pensum, semble vraiment courir à l’opposé d’une besogne aussi prétentieuse et vaine. L’échantillon de littérature noble sur lequel il avait peiné n’obtenait pas l’approbation de M. Andrieux, professeur à l’École polytechnique et membre de l’Académie française ? Il allait se jeter aux antipodes de cette distinction de commande, rédiger à toute vitesse des volumes qui ne lui coûteraient guère que de l’encre, du papier et des plumes et qui, vraisemblablement, lui rapporteraient gros ! Et si vraiment, par surcroît, on aidait, ce faisant, à pacifier les esprits en leur administrant l’opium romanesque dont son propre père parlait volontiers, n’était-ce point, pour Honoré, une façon toute trouvée d’unir l’utile, l’agréable et le salutaire ?
Bien souvent au cours du « préromantisme », dans le camp des exigences académiques, de la distinction mondaine, de la tradition universitaire, on a plaisanté le genre « frénétique » et donné des recettes ironiques sur les moyens de confectionner de parfaites réussites de cet ordre. Corridors mystérieux et donjons en ruines, « tours du Nord » à la grinçante girouette et souterrains à demi éboulés, maisons hantées sur la lande et cabanes désertes en pleins bois, quel commode décor vous présentiez ! Le magasin aux accessoires n’a qu’à fournir quelques cagoules et divers frocs de moines, des poignards et des fioles de poison, une demi-douzaine de cadavres et les fantômes correspondants, pour que puisse s’agencer sans grande peine une horrifique histoire. Tout cela se trouve, en effet, dans la plupart des romans issus d’une trouble lignée, dont Horace
i p. 38, sous le numéro 393 : les Deux Hector, ou les deux familles bretonnes, par Auguste Viellerglé (1821). 2 vol. in-12 (5 fr.).
Suppléments de novembre 1821, p. 11 : Charles Pointel, « roman fécond en événements», «style pur, élégant et facile» ; février 1822, p. 17 : l'Héritière de Birague, « teinte sombre », « verve comique », « style élégant, facile, et parfois élevé » ; août 1822, p. 11 : Jean-Louis, ou la Fille trouvée ; août 1822, p. 40 : Clotilde de Lusignan ; février 1823, p. 17 : le Tartare, ou le Retour de l’Exilé ; p. 22 : le Vicaire des Ardennes. «L’édition de cet ouvrage a été saisie, peut-être un peu tard» ; p. 33 : le Centenaire.
Walpole se trouve être l’ancêtre inattendu par son Château d’Otran- ‘ te, dont Mrs Radcliffe est demeurée — elle si attachée à sa foi protestante, à son goût de la discrétion et de la distinction ! — la représentante proverbiale, et dont le foisonnement est un phénomène important au début du XIXe siècle.
Dire auxquels de ces romans pouvait surtout s’attacher Balzac, s’ingéniant à alimenter sa propre verve et à adapter au goût frénétique une imagination qui peut-être aurait pris, laissée à ellemême, une autre direction, — c’est assez difficile ; et c’est assez vain, tant leur contenu paraît interchangeable. Cependant le personnage de Schedoni, du Confessionnal des pénitents noirs, semble à l’un de ses interlocuteurs « une création supérieure à celle du Moine y>. Il s’agit, dans un roman qui est sans doute le plus réussi de ceux qu’a écrits Mrs Radcliffe, d’un moine éperdu d’ambition qui finit par reconnaître son enfant dans Elena, jeune fille de naissance incertaine dont il a empêché, par tons les moyens, le mariage avec le fils du marquis de Vivaldi : trahi par son complice, appréhendé par cette Inquisition même à qui il avait livré le jeune Yincenzo, Schedoni expiera ses crimes ; les cachots rendent leur proie, un hymen réparateur fera le bonheur des innocentes victimes... et le Vicaire des Ardennes, en attendant Carlos Herrera, cachera à son tour les plus sombres desseins sous un costume d’ecclésiastique. Le héros de Lewis, le Moine, n’a rien à envier, sauf une paternité mal sûre, à ce personnage radcliffien, l’un des préférés du romancier français.
Mais ce serait faire tort à l'ensemble du genre « frénétique \ repré senté en France par des traductions abondantes, que de rattacher à tel ou tel roman des singularités ou des exagérations qu’alimente une veine commune. Amours coupables de prêtres que guette l’inceste en châtiment d’anciens adultères ; existences doubles de gens qui, marquis de Durantal ou autres le jour, peuvent bien être chefs de brigands la nuit ; reconnaissances éperdues d’enfants disparus, au moment où des crimes irréparables risquent de précipiter des catastrophes ; vampirisme déguisé et sorcellerie secrète ; piraterie de misanthropes, poignards de redresseurs de torts, fantômes de victimes ou de bourreaux, médiévisme d’inquisition et de sorcellerie (de préférence dans mie Provence traversée de judaïsme et
i. Cf. A. M. Killen, Le Roman terrifiant ou roman noir, de Walpole à Anne Radcliffe, et son influence sur la littérature française jusqu’en 1840. Paris, 1924 (avec une bibliographie du sujet) ; Arrigon, Les Débuts littéraires de Balzac. Paris, 1925.