‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 21 sur 129 · BALZAC EN RESTE IMPRÉGNÉ · texte numérisé non relu

BALZAC EN RESTE IMPRÉGNÉ

d’hérésie ou dans une Italie plus qu’à demi aventureuse) : Balzac pratique ces sombres prestiges sans prendre aucunement garde à leur origine ; il n’bésite pas, avec ses collaborateurs de 1822, à accumuler pour son compte ces moyens et ces ressorts de l’action, en y ajoutant des accessoires ou des figures qui sont de lui.

11 restera imprégné à jamais, sinon de cet art maladroit et de ce facile « truquage », du moins de l’inspiration générale et de la mise en train de tous ces horrifiques mystères. Il n’aurait gai de, à cet égard, de dissimuler. La cousine Bette, « cette Nonne sanglante », lui rappellera à lui-même un épisode fameux du Moine. Oue ce soit dans Ferragus ou dans Une ténébreuse affaire, dans la Duchesse de Langeais ou dans la Grande Bretèche ou les trois Vengeances, tout un agencement dans l’intrigue ou dans tel épisode nous fait aisément souvenir de ses hantises de la vingtième année. Comme de juste, ses personnages se sont intéressés aux mêmes lectures, aux mêmes frissons. Mme de Bargeton, dans les Deux Poètes, est pleine d’enthousiasme pour Y Anacorda de Lewis. Même dans la Muse du Département, Mrs Radcliffe est évoquée, et le Frankenstein de Mrs Shelley — traduit en français dès 1821, en trois volumes in-12 — est assez familier à Balzac pour être cité dans le même roman, et pour fournir un Élixir de longue vie qui rappelle celui de cet autre roman frénétique.

Si le Melmoth de Maturin fi publié en 1820, et traduit presque aussitôt, mérite d’être mis un peu en valeur, à côté des autres modèles du genre, c’est d’abord pour l’étrange figure qu’y prend Satan sous les traits d’un gentilhomme irlandais ; et c’est ensuite parce que Balzac, qui a imprimé en 1828, pour Marne et Delannoye, son Jeune Irlandais auquel il reste intéressé1 2, et qui projetait une réédition de Melmoth, considère ce romancier anglo-irlandais comme « l’auteur le plus original dont la Grande-Bretagne se puisse glorifier ». La Préface des Treize place son héros — satanique premier rôle d’un roman effarant de frénétique audace — à

1. Melmoth ou l’homme errant, mimo-drame, faisait en 1824 les beaux jours du Cirque olympien. Pour une sorte de réhabilitation de Maturin et de l'influence assez relevée, malgré tout, qu’il faut lui attribuer, cf. Niilo Idman, Charles Robert Maturin, London, 1924. Il peut être curieux de noter ici qu’Oscar Wilde, grand admirateur de Balzac, est par sa mère un arrière-neveu de Maturin.

2. Il réclame ce livre à sa mère le 30 juillet 1832, quand il se met à la rédaction du Lys dans la vallée : or, dans les deux romans se retrouve une certaine analogie d’atmosphère, pureté mystique chez une femme qui s’efforce de maintenir dans l’amour respectueux un jeune homme qui l’aime.

côté de Manfred et de Faust. Dans le Cabinet des Antiques, Maturin rejoint Hoffmann poui constituer un couple redoutable, « les deux plus sinistres imaginations de ce temps ». Il y a, comme de juste, du Melmoth dans la Peau de chagrin : on est loin, avec cette littérature de désespoir, du Melmoth réconcilié de plus taid...

Est-ce tout ? Oui, parmi les témoignages directs et avoués de Balzac. Mais pourquoi notre « Albigeois » de 1819, et qui pouvait ici retrouver la même évocation que lui offraient, à défaut d’ouvrages historiques, d’autres livres romanesques, aurait-il boudé les Albigeois, la dernière œuvre du même auteur, que sa condition ecclésiastique n’empêchait pas de représenter sans mansuétude le clergé de 1214, et qui faisait, des persécutés méridionaux, une fort apitoyante peinture ? Les quatre petits volumes publiés en 1825 par 1 éditeur Gosselin mettaient à la portée d’un public français une traduction assez brutalement faite de ce roman historique, avec ses barbes ou pasteurs, de mœurs pures et de discipline sévère, ses brigands effrénés, ses sorcières et ses sorciers, « êtres malheureux, persécutés et honorés tour à tour, » et surtout avec son opposition entre l’évêque de Toulouse, son triste clergé, ses diacres dissolus, et le comte Raymond avec ses partisans.

L’œuvre de Zschokke, médiocre reprise continentale de ces intempérances britanniques, a eu la bonne fortune de compter, elle aussi, pour la première formation de Balzac. Non seulement parce que les Moirées d’Aarau, les Romans et Contes suisses, venaient, en traduction, faire l’appoint de ses lectures, mais pour une raison incidente qui a sa valeur : imprimeur aventureux, il fait sortir des presses de la rue des Marais-Saint-Germain, le 4 octobre 1828, un dernier ouvrage qui est la Princesse Christine de Zschokke, après avoir donné le Ménétrier, Véronique, le Grison, et renforcé ainsi une veine hasardeuse dont la France se serait bien passée. Ajoutez à cela que, parmi les rares essais de critique littéraire — combien personnels, on le devine, et plus soucieux de faire valoir le point de vue et les prédilections du romancier que d’opérer l’arbitrage judicieux d’un connaisseur impartial ! — échappés à une plume occupée ailleurs, Balzac a donné une place à son appréciation des Matinées suisses : il en parle avec la plus grande estime, et se préoccupe d en comparer les mérites à ceux de ses autres modèles.

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