ATTRAIT GÉNÉRAL DU ROMAN CRIMINEL
Quant au V athek de Beekford, fameux roman d’un original qui, en 1822, attirait sur lui tous les regards par ses somptuosités, il était trop pénétré d’orientalisme pour ne pas exercer sa séduction sur notre jeune apprenti de lettres : Balzac le cite au début du carnet de notes publié par M. Crépet (p. 26), et l’on imagine assez combien une œuvre qui faisait en quelque sorte la transition entre l’Orient fantastique et l’âpre Occident devait intéresser le futur architecte de la Comédie humaine.
11 va de soi qu’une fois orienté vers cette littérature de violence et d horrible mystère, un génie excessif comme Balzac ne pouvait manquer, en vertu de la vitesse acquise et d’une force massive de concentration et d’égotisme, de tourner de ce côté des curiosités qui se repaissaient de toute espèce d’aliments. C’est ainsi que, de Schiller, il lui plaît de retenir surtout, à certains moments, les Brigands, ou que de Nodier, « le plus poétique des érudits de l’époque », il sait surtout le héros Jean Sbogar ; Byron de même devra dissimuler une partie de son dandysme, de sa somptuosité de « mylord », ne faire flotter que sa bannière d 'outlaw, de pirate menant son existence de révolté dans les bleus parages levantins. De fait, un livret d’opéra-comique, le Corsaire, qui est encore un des essais de jeunesse de Balzac apprenti, ne semble pas avoir retenu autre chose de l’audacieux défi jeté, par Byron, à beaucoup d’autres pouvoirs qu’à la seule navigation régulière. Mais, par une convergence stupéfiante des effets, c’est bien là ce que la traduction de Byron par Amédée Pichot révélait avant tout à l’impatient jeune homme à la bouche gourmande, aux dents sales et à la destinée incertaine : il ne connaissait encore, des voyages au long cours, que les trajets en diligence qui lui ont fait pratiquer si copieusement et de si près ses contemporains ; d’autre part, la mer de toits et le hérissement de cheminées que découvrait sa mansarde était encore le seul Océan qu’il eût pu contempler.
Il y a, du reste, dans la présentation romantique du brigandage, un élément de franche humanité, et presque de fraternité salubre, qui a bien son prix paradoxal et touchant : solidarité en face de la loi des hommes, camaraderie absolue devant la réprobation sociale, — retour, en somme, à des vertus de société chez des gens qui sont en guerre avec une société figée dans la possession et la vertu convenue. Or on sait combien le rêve balzacien de Y association, criminelle le plus souvent, bienfaisante dans Y Envers de la vie
contemporaine, se teinte de véhémence romanesque : s’il n’est pas vrai que bandit vient de bande, les compagnons de Ferragus n’en représentent pas moins une sorte de « banditisme » qui est, dans cette œuvre, une forme aiguë de camaraderie. On y multiplie à dire vrai l’amitié absolue d’un homme pour un homme, vertu essentielle que Balzac n’eut guère occasion de rencontrer dans la vie réelle — en tout cas pour son compte, — et qui de bonne heure, pourtant, l’enchanta dans la littérature. Car la parfaite entente de personnages dévoués l’un à l’autre jusqu’à la mort, telle que la Venise sauvée d’Otway la présentait dans l’intimité de Pierre et Jafïïer, a de très bonne heure frappé son imagination : deux âmes fondues dans la même volonté, quoi de plus émouvant si l'on songe à tous les égoïsmes qui d’ordinaire s’opposent à pareille fusion des êtres ? Le prestige d’un rare sentiment ainsi illustré traversera, chez Balzac, toutes les expériences et ne cédera peut-être que devant une conception moins passionnelle de l’amitié h
Enfin le Balzac efflanqué, affamé, besogneux, des années d’apprentissage était trop avisé de tout ce qui avait, en librairie, une valeur marchande, pour ne pas suivre la production d’auteurs à succès qui, en France déjà, avaient exploité cette veine. Au premier rang de ces médiocres profiteurs, un homme que connaissent bien Rubempré et ses amis, puisqu’ils le voient aux vitrines des libraires, sur les tables des bel1 es dames, parmi les annonces des éditeurs de Palais-Royal rd’Arlincourt, gentilhomme de la Chambre aux prétentions extravagantes, qui se crcit sincèrement le continuateur de Chateaubriand et le rival de Gœthe. L’auteur du Solitaire a, lui aussi, laissé son empreinte sur Honoré, qui brûle de rivaliser avec quiconque a son heure de renom, sa réputation d’auteur à fort tirage : c’est le cas du fameux « vicomte inversif », qu’il nommera dans Un grand homme de province à Paris. Un de ses romans encore, Ipsiboé, paru en 1823, devait intéresser notre « Albigeois »,
1. Écartons à ce sujet une hypothèse assez invraisemblable du Courrier français (Eug. Guinot, cité dans le Voleur du 5 mai 1837), suivant laquelle la singularité du « club des pendus » au temps d’Addison aurait suggéré V Histoire des Treize. 11 va de soi que le carbonarisme , les associations si importantes pour la politique et la religion, entre 1815 et 1830, fournissent une contre-partie réelle à l'imagination et aux rêves du jeune écrivain : encore faut-il noter qu’en France la lutte pour les principes en faisait l’objet. A propos d’Addison, il convient de citer une allusion à a la statue du conte d’Addison » dans La Vieille Fille, (p. 123 de l’éd. de 1839) : il est possible que Balzac interprète à sa façon l’apologue du Public Crédit du Spectator, 3 mars 1711 (suggestion de M. G. Bonnard).