IMPORTANCE DE GODWIN
non seulement par son évocation fantaisiste de la Provence au XIIe siècle, mais précisément par les secrètes manœuvres de sociétés ténébreuses, frères de VAgnus Dei, manichéens, invisibles qui livrent un truculent assaut à la gentillesse des mœurs courtoises. Ces hérétiques avaient beau être désapprouvés par un romancier qui proclamait son loyalisme monarchique et chrétien, ce précédent de la grande hérésie que devait réprimer si rudement l’Inquisition, lés allusions, mêmes hostiles, au macrocosme et à ses modalités, tout cela avait une saveur de mystère, se développait dans un cadre de grossières ténèbres bien séduisant pour le Balzac de ce moment-là : et ce Balzac est un peu le Balzac de toujours.
Tout ce romantisme de bas étage s’est aggravé et de bonne heure fortifié, chez lui, par une admiration déclarée pour une œuvre qui y tient par certains éléments, mais qui, par sa véhémence sociale et sa sombre concentration, le dépasse de cent coudées. Le Caleb Williams de Godwin est un livre singulier, que Dickens et Poe déclaraient tous deux avoir été écrit à rebours, la seconde partie avant la première : la seconde partie, c’est-à-dire l’âpre détresse d’un innocent injustement condamné qui ne trouve pas de juges, et qui souffre, au contraire, d’une machinerie pénale mise au service de l’iniquité triomphante ; et cette iniquité, c’est une exquise gentilhommerie qui s’en est rendue coupable. Par déférence à l’opinion ? par taux point d’honneur ? par sourde cruauté ? C’est ce que la première partie expliquait mal. Il n’en restait pas moins que Falkland, parfait gentleman en apparence, et nullement capable de noirs desseins ou de vilenies congénitales, se rendait odieusement criminel en poursuivant de sa haine et de sa rancune le pauvre Caleb, coupable tout juste d’avoir percé à jour le secret de son maître...
Histoire révolutionnaire, que le futur beau-père de Shelley faisait éclater au nez du conservatisme britannique, de Burke et de Pitt, à l’heure où le fidéisme et l’immobilisme s’armaient contre les entreprises sociales de la France effervescente. Le criminel, victime de la société, y est sympathique, et c’est une leçon qui ne sera point perdue pour les romanciers avancés de tous les pays. Pour Balzac, qui ne se paie pas des mêmes arguments anti-sociaux, et pour qui le maintien de la société est une nécessité commandée
par la vigueur même des éléments qui la composent, l’effet de Caleb Williams est plutôt différent, et Vautrin n’essaiera pas de faire le véhément procès des organisations humaines auxquelles il a déclaré la guerre : le pathétique est dans la lutte de ce malfaiteur énergique avec une traditionnelle convergence de forces, non dans l’iniquité foncière de l’ordre social, alléguée par les théoriciens de l’anarchie. Caleb Williams compte évidemment pour l’équipement littéraire de notre romancier, et bénéficie sans en hériter d’une suite de traductions françaises qui, an cours de la Révolution en particulier (éditions 1795, 1796, 1797, et brusquement 1S13), avaient maintenu au premier plan de l’attention une couvre où l’Ancien Régime était condamné formidablement. Balzac a dû le lire de bonne heure.
Caleb Williams lui paraît, d’ailleurs, dès 1824 (préface à’ Annette et le Criminel) « le chef-d’œuvre du célèbre Godwin » pour une raison autrement encourageante, et qu’il semble possible de préciser par tout ce que nous savons d’autre part. « Il y a bien plus de crimes dans la haute société que dans la basse » : cette maxime du fameux cahier de Balzac 1 2 trouvait ici l’une de ses démonstrations les plus célébrés. Et si l’on songe qu’à l’heure où le futur écrivain était le plus ouvert aux influences de la vie réelle, une affaire Fualdès, « albigeoise » par beaucoup de ses éléments, passionnait l’attention et mettait en cause des coupables appartenant à la société la plus relevée, on imagine assez que ce ne sont point là des leçons perdues pour un homme qui s’initie à la vie par tous les moyens. Le crime en gants blancs, double séduction !
L’attrait pour « les faits soustraits à l’action des lois par le huisclos domestique », comme il dit dans la dédicace de la Rabouilleuse, restera l’un des côtés les plus discutables de Balzac, puisqu’on somme c’est par là qu’il donnera prise aux reproches les plus justifiés de grossissements scandaleux. Ce n’est pas, à vrai dire, la possibilité de telles « affaires » qui semble inacceptable aux délicats, puisqu’enfin les enquêtes aboutissant à des non-lieux, les dossiers relégués parmi les cartons verts des greffes, les condamnations criminelles administrées par des tribunaux dont la religion n’a pu être éclairée, n’ont pas cessé d’être de fréquentes aventures d’instructions ou d’assises ; c’est plutôt cette idée qu’en effet les mœurs vraiment policées ne sont pas génératrices de décence et