‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 24 sur 129 · LES CRIMES DE LA BELLE SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

LES CRIMES DE LA BELLE SOCIÉTÉ

d’humanité, qui heurte la commune expérience ; Balzac est tout près de le proclamer :

Le monde, qui n’est cause d’aucun bien, est complice de beaucoup de malheurs ; puis, quand il voit éclore le mal qu’il a couvé maternellemeni, il le renie et s’en venge (Contrat de mariage) .

Un pas de plus, et Godwin pourrait bien servir de garant à une idée plus amère encore, et qui découle de cette observation sur la criminalité des classes supérieures : Balzac a laissé dire à Philarète Uhasles, dans l’Introduction des Romans et Contes -philosophiques, qu’il avait lui-même «jeté dans ses contes... l’idée primitive qui règne dans les œuvres de Byron et de Godwin» — et c’est « le désordre et le ravage portés par l’intelligence dans l’homme, considéré comme individu et comme être social ». L’homme qui pense est un animal dépravé : paradoxe de Jean-Jacques dont le philosophe de Genève n avait guère vu toutes les conséquences, et qui revêtira souvent, dans la Comédie humaine, le pathétique dont Gulliver seul, dans ses découvertes les plus navrantes, avait pu s’aviser : le genre humain ne serait-il pas plus heureux sans sa cérébralité diabolique ?

Un passage vraiment significatif du dialogue Les Martyrs ignorés met l’accent principal de ce thème douloureux sur le genre de problèmes « à la Caleb Williams » qui pouvaient le plus préoccuper un romancier :

Mes réflexions me montraient un immense défaut dans les lois humaines, une lacune effroyable, celle des crimes purement moraux, contre lesquels il n’existe aucune répression, qui ne laissent point de trace, insaisissables comme la pensée...

...Je pensai que l’assassin de grande route mené si promptement à l’échafaud n'était pas, aux yeux du philosophe, si coupable dans son égarement que bien des hommes qui donnent la question avec des mots poignants, qui, après avoir éprouvé, dans certaines âmes, les endroits que la noblesse, la religion, la grandeur rendent vulnérables, y enfoncent à tous moments leurs flèches...

Nous sommes ici au point où la critique sociale avoisine la théorie anarchique, et l’on sait que Balzac se gardera d’adhérer à celle-ci. Mais il était salutaire pour lui, et il n’est pas mauvais pour ses lecteurs, de se rendre compte des thèses les plus opposées aux siennes : soyons sûrs qu’il a sondé tous les possibles, et que, s’il s’est tenu à la tradition sociale, ce n’est point par niaiserie ou quiétude d’esprit.

On imagine assez bien un Balzac empêtré à tout jamais dans les concoctions réitérées de cette basse littérature : Sainte-Beuve, qui prend un malin plaisir à énumérer tous les titres du Balzac « frénétique » de 1822, alors qu’il est vite essoufflé à en citer quelques-uns de la meilleure sorte d’après 1830, joue un jeu par trop facile, et dont le romancier devait savoir au critique un mauvais gré éternel. Le merveilleux, en effet, ce n’est pas que l’apprenti de la rue Lesdiguières ait donné des sœurs à Ipsiboé, des doubles au Moine, des cadets à Abellino ; c’est bien que son génie se soit élevé au-dessus de ces régions méphitiques et sulfureuses qui étaient, pour beaucoup de ses contemporains, d’un rendement excellent. Laisser entendre, comme le fera le subtil et difficile critique, qu’on flairait quelques vapeurs trop âcres dans une œuvre mieux aérée par ailleurs, c’était souligner l’évidence même, et la dépendance obligée qui rattache tout écrivain à ses origines. Il eût mieux valu proclamer que, sur toute cette production enfiévrée, un grand coup d’air avait passé. Honoré va connaître, malgré des initiations indiscrètes et hâtives, que la souplesse de l’esprit ne s’attarde pas éternellement dans l’attrait de l’horrible, et que la couleur de la vie teinte de nuances plus variées le décor mouvant des drames humains.

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