CHAPITRE III
ENTRE PANURGE, YORICK ET WERTHER
...Il y a bien des hommes dans un écrivain ; un auteur, donc, doit ressembler à Janus...
Petites misères de la vie conjugale, 2e Pie, Préface.
Rien d’amusant comme de suivre, hésitant et indécis entre diverses façons de prendre la vie, et la destinée, et l’amour, et les femmes, le jeune Balzac, tout affairé à la tâche que sa famille lui a imposée : démontrer qu’il a bien l’étoffe d’un écrivain, et que c’est un feu sacré authentique, et non une flamme follette, qui anime ce « brisquet d’Honoré ». Des académiciens ont déclaré qu’il y avait peu à attendre de l’auteur de Cromwell ; la clientèle des cabinets de lecture n’a pas fait grande différence entre les romans « frénétiques » de ses fournisseurs ordinaires et les produits offerts par un trust à pseudonymes divers, dont il est ; et seule la j ustice de son pays, alarmée des indécentes audaces du Vicaire des Ardennes, a fait saisir par le bras séculier la moitié de l’édition de ce roman pour pilonner ces infortunés volumes...
Balzac, à vingt-trois ans, est encore en pleine indétermination. Cette force à demi contenue peut très bien se précipiter dans des directions hasardeuses. Que dis-je ? Il se lance en effet dans plusieurs directions à la fois : celle qu’il prendra pour de bon ne le sollicite pas encore, tiraillé qu’il est entre trois humeurs maîtresses, qui sont, sans doute, les dispositions de sa nature même, mais qui se trouvent justement représentées par des créations littéraires presque symboliques. Dans la période si riche et si peu connue qui va de 1822 à 1827, Honoré, sorti de son rêve de sultan asiatique, dégoûté des faciles ressorts du roman noir, prenant pour la vie ce goût admirable, affectueux et dru, qu il conservera jusqu au bout, hésite cependant sur le genre d’attitude à choisir pour se mettre en face d’elle, ou en elle. Sera-t-il, à fond, le joyeux drille que satisfait une solide animalité, le pantagruélique convive de certains repas, le gausseur matériel et sensuel ? Aura-t-il, par crainte de faire
ENTRE PANURGE, YORICK ET WERTHER
par trop crédit à la vie, qui n’est pas toujours si bonne, et à la nature, bien marâtre à ses heures, le sourire pincé d’un dévot de Tristram Shandy ? Ou s’il ira jusqu’à s’intéresser à la palpitation du viscère qu’on appelle le cœur, en reprenant à son compte la
doléance des sentimentaux et la volupté des idéalistes exaltés ?
Comment n y aurait-il pas, entre Balzac et Rabelais, franche sympathie et solides affinités 1 ? Ce précurseur tourangeau, si formidable de truculent entrain, ne serait-ce pas, pour notre homme, le parrain par excellence ? Balzac se sent prêt à être franc et jovial compagnon. Lui aussi, il ne demanderait pas mieux que de se confier à la bonne nature : que l’existence terrestre ne soit pas trop chiche des occasions de se mettre joyeusement à table ou au ht, qu elle ne compte pas trop avaricieusement ses fronçons de chère lie, pourquoi ne ferait-on point crédit à cette mère plantureuse, génératrice de joies qu il faut déguster — la « joie de vivre » la première, - de peines qu on s’efforcera d’oublier, de jouissances que commandent les sensations, de bons souvenirs et de savoureuses anticipations ? L abbaye de Thélème, avec sa devise du « fais ce que voudras », cette belle abbaye « cent fois plus magnifique que Chambord ou Chantilly », n’a-t-elle pas été construite près la rivière de Loire ?
Une entente proclamée de Balzac avec Rabelais fait souvent partie du programme et des manifestations de notre homme. On s’est parfois exagéré les franches ripailles que, d’accord avec ses alléchantes professions de foi, Balzac rabelaisien s’accordait : c’est en général, on le sait, d’un pantagruélisme végétarien qu’il lui fallait se lécher les badigoines ; et ses orgies furent, pendant la période la plus féconde de sa vie d écrivain, de thé et de café plus souvent que de la dive bouteille : encore le vin de Vouvray lui faisait-il manquer sans danger au vœu de sobriété. Il n’a jamais fumé, ni joué jusqu’assez tard en âge, et la paresse, dans sa vie, fut plutôt en défaut qu’en excédent. Et quant aux autres péchés que Panurge préconise - ne fut-ce que pour se guérir de l’aiguillon de la paillardise —, on est également sceptique devant les hymnes à la chasteté qu entonnera Balzac, néophyte de Swedenborg et de l’amour
i. P. Toldo, Rabelais et Honoré de Balzac. (Rev. des Études rabelaisiennes iaoé p. 117). ’