‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 26 sur 129 · COMMENT BALZAC JUGE RABELAIS · texte numérisé non relu

COMMENT BALZAC JUGE RABELAIS

divin, et devant les racontars de certains contemporains ; mais on songe à ces périodes de labeur intense, à ces séries de vingt-deux nuits et de vingt-deux jours consacrés à l’œuvre exigeante de sa vie, avant de faire de Balzac l’émule en chair et en os des extraordinaires héros de l’épopée rabelaisienne : parmi les gens au courant, sa sœur à peu près seule laissait entendre que ses bonnes fortunes ne se comptaient plus.

Voilà pour son rabelaisisme effectif. Pour son enthousiasme, c’est une autre affaire. Surtout quand elle s’accompagne d’un savoureux pastiche du vocabulaire et des superlatifs du curé de Chinon, l’admiration de Balzac n’a jamais connu de sourdine. Mais sa dévotion pour l’auteur de Pantagruel est d’autant plus franche qu’elle peut scandaliser bas-bleus ou coquettes, stupéfier des chroniqueurs ignorants ou des esthètes anémiques : une verve un peu grosse l’anime, dès qu’à être rabelaisien on effarouche des auditeurs qui font les renchéris. George Sand est restée sous le coup d’une improvisation éblouissante sur Rabelais, rue Cassini, devant Latouche spleenétique et elle, qui ne connaît guère cette littérature. Sans doute — • puisqu’il s’agit de la même époque — le discours de Balzac développait-il la même thèse qu’il lui plaisait, en 1831, de voir présenter par Philarète Chasles, dans l’Introduction aux Romans et Contes philosophiques : « Rabelais s’arma d’un symbole pour faire la guerre au symbole », et redressa, au nom de messer Gaster et de la dive bouteille, une civilisation éperdue de vain idéalisme. « Il résuma le passé, railla le présent et s’empara de l’avenir » : grâce à lui, l’Occident chrétien, étourdi de spiritualisme, a été restitué au culte de la saine matière. Gloire lui soit rendue, éternellement rendue ; à lui revient un honneur qui a décidément associé son nom à la reconnaissance d’un monde qui voulait vivre. Par cette conception de Rabelais, Balzac se préparait à le mettre en tiers, pourrait-on dire, dans chacune de ses protestations à lui, contre le faux idéalisme, la religiosité vaine, la rêvasserie des songe-creux. Et lorsqu’en 1840 il dit son fait au Méphistophélès de Gœthe, création en commun du monde et du poète « qui lui jetait ce nom », il ne trouve point de meilleure analogie à invoquer, dans la Revue parisienne, que « Panurge, Gargantua, Pantagruel, créations supérieures et immortelles, qui ont dû la vie à quelques sympathies de ce genre en dehors de leur immense valeur réelle ». N’a-t-il pas raison ? Et n’est-ce pas une salubre complicité qui a lié, au cours de cinq siècles, les fonctions physiques de l’être humain, si grossières et répu-

ENTRE PANURGE, YORICK ET WERTHER

gnantes qu’elles soient, à une sorte de cordialité pour le réel qu’on retrouve chez tous les disciples proclamés du créateur de Pantagruel ?

Mais Balzac n’aurait que faire de jouer à l’historien littéraire, et nous n’avons pas à lui demander autre chose que des affinités assez fortes pour conditionner une partie de ses inventions, fut-ce à titre de pastiche. Ressusciter Rabelais serait une autre affaire ; et, par exemple, nul affront ne lui sera plus pénible que la charge d’un petit journal qui, en 1839, Ie représentait en moine émerillonné, tenant sur ses genoux une femme nue. Il sait très bien que le règne de Rabelais est périmé ; il laisse entendre qu’une lutte analogue à celle du maître devrait être entreprise contre ce qu’il fait appeler par Philarète Chasles « le sensualisme analytique » de notre époque. En matière d amour et de j ouissance en général, l’homme qui pense est un animal dépravé : Balzac n’a guère varié là-dessus.

Voici, en 1846, une dernière occasion d’expliquer ex professo ce qu il estime, en cette matière, la vérité à dire. Hippolyte Castille ayant, dans la Semaine du 4 octobre, signalé l’origine rabelaisienne de « cette verve effrontée et railleuse » qui lutte chez Balzac avec l’influence de Walter Scott, l’écrivain prend la peine de répondre au critique par une longue lettre qui a été recueillie dans l’édition de ses Œuvres complètes (C. Lévy, t. XXII, p. 361). Il tient à bien délimiter la zone de son admiration, celle de sa responsabilité surtout, puisqu’on met aujourd’hui en cause le moraliste secret qu est, en effet, quiconque tient une plume d’écrivain. Celuici revendique le droit de constater et de dépeindre l’immoralité du morde, puisque la contre-partie vertueuse, honnête ou héroïque n’échappe en rien à son impartialité. Puis :

Mon admiration pour Rabelais est bien grande, mais elle ne déteint pas sur la Comédie humaine ; son incertitude ne me gagne pas. C’est le plus grand génie de la France au moyen âge (sic), et c’est le seul poète que nous puissions opposer à Dante. Mais j’ai les Cent contes drolatiques pour ce petit culte particulier.

Passons sur le lapsus chronologique ou sur la conception particulière du médiévisme, dont il serait puéril de se gausser. L’espèce d « exutoire rabelaisien », si l’on peut dire, que constituent les Contes drolatiques , est un fait avéré, et cette œuvre, que certains lecteurs affectionnent d’une dilection commode, que des lectrices apeurées n’admettent qu’en raison de son inintelligible surenchère

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