‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 27 sur 129 · DISPOSITIONS « PANURGIENNES » CHEZ BALZAC · texte numérisé non relu

DISPOSITIONS « PANURGIENNES » CHEZ BALZAC

linguistique, est bien, de l’aveu de son auteur, en dehors de la série normale et du « système » de la Comédie humaine. Les Contes drolatiques seront écrits « pour les pantagruélistes et non autres » ; il y aura en même temps pour ce hors-d’œuvre un public attitré et spécial et une langue particulière : ainsi, à certaines époques, un coin réservé de la littérature accueillait l’érotisme. Mais il est entendu que çes nouvelles « facéties " seront « la plus humble de toutes les pierres apportées pour le piédestal de la statue de Rabelais par un pauvre Lanternois du doux pays de Touraine », et ne feront point partie intégrante du monument balzacien lui-même.

Il est assez probable que cette façon de limiter ses dévotions rabelaisiennes, de plaider les circonstances atténuantes, est l’effet de nouvelles initiations, plus ou moins spontanées, mais très opposées à l’oracle de la Dive Bouteille. On a changé de clientèle favorite : il faut donc changer quelque peu d’enseigne, et l’étoile à cinq branches des mystiques, le fronton décent des auteurs qui stylisent, auront remplacé le joyeux bouchon qui se balançait audessus de la porte d’une des annexes, au moins, de l’abbaye de Thélème.

Il y a en revanche de tout temps, chez Balzac, mais surtout au début, une façon qu’on pourrait dire « panurgienne » d’envisager l’existence, et de ne la prendre ni au tragique à fond, ni tout à fait à la plaisanterie ; de ne s’étonner de rien dans un monde où, avant tout, l’eau suit sa pente, les êtres leur penchant, la vie son cours et les appétits leur satisfaction ; où il semble absurde de dissimuler les grossièretés sur lesquelles sont fondées la transmission de l’être et sa durée ; où il n’est rien de sûr, de stable et d’assuré que l’énergique « vouloir-vivre » d’une humanité qui a traversé victorieusement des épreuves où d’autres espèces ont laissé leur peau. La séance continue, et le festin est toujours servi : à quoi bon se mettre martel en tête et mort dans l’âme ? « Trinque ! »

La question d’argent ? Bien que le pauvre Honoré n’ait jamais acquis l’ingéniosité de Panurge, qui connaissait soixante-trois manières de trouver des ressources, l’humeur de ce héros légendaire, sujet par nature à la maladie d’en manquer, est souvent d accord avec la sienne propre, et il ne demanderait pas mieux que de concevoir le monde comme un vaste compte de doit et avoir entre débiteurs et créanciers.

Les relations entre hommes et femmes ? Il aurait peut-être bien

ENTRE PANURGE, YORICK ET WERTHER

fait, « amoureux des hautes dames », de consulter comme Panurge sibylles et médecins, Épistemon et frère Jean, car il serait plutôt, sans doute, disposé à croire, lui aussi, que la femme forte décrite par Salomon n’existe plus, étant « morte sans point de faute »,et qu’une mésaventure chère à la gauloiserie de nos pères fait partie des apanages de l’époux et de la condition du mariage. Il ne contredirait pas plus Rondibilis que le héros de Rabelais, s’il lui entendait dire : « Quand je dis femme, je dis un sexe tant fragile, tant variable, tant muable, tant inconstant et imparfait, que Nature me semble (parlant en tout honneur et révérence) s’être égarée de ce bon sens par lequel elle avait créé et formé toutes choses, quand elle a bâti la femme. Et y ayant pensé cent et cinq cents fois, ne sais à quoi m’en résoudre, sinon que, forgeant la femme, elle a eu égard à la sociale délectation de l’homme et à la perpétuité de l’espèce humaine, plus qu’à la perfection de l’individuelle muliébrité... »

Cela, du moins, c’est une des dispositions foncières de Balzac au naturel. A la fois par une traditionnelle sagesse de Français d’hérédité paysanne, doué d’une dose de sage acceptation, et par un résidu d’expériences, de lectures ou de commérages admis avec demi-crédulité, le jeune Balzac, le Balzac de la Physiologie, accepte certaines données très simples, très philosophiques à leur façon, qui ne lui font nullement prendre les choses en détestation. Le raffinement et la pureté des sexes, il les admettra à son heure ; la perversité du roué, le mépris pour la femme ne seront jamais son fait : mais, ceci dit, pourquoi ne pas accepter simplement des nécessités tenant à la nature des choses ? N’y aurait-il pas quelque dépravation à empêcher les « prédestinés » de subir leur destin naturel ? Et c’est une idée que Balzac soutenait volontiers que « la beauté est un superflu. Une femme jeune, bien portante, fût -elle laide, pourvu qu’elle ait le nécessaire, suffit pour l’amour... » Voire ! dit Panurge...

Cependant il est dificile, même si l’on s’est rallié au panurgisme, de ne pas trouver, dans l’agencement des affaires de ce monde, un peu de cocasserie. La drôlerie des choses, vues d’un certain angle, est inépuisable : or ne serait-ce pas de cette gausserie perpétuelle, d'une telle constatation désopilante des illogismes humains, qu’il faudrait plutôt faire sa philosophie ? Et le rire qui d’une oreille à l’autre oreille va ne devrait-il pas céder la place à un sourire plus iermé, plus complexe, celui de Yorick ?

l’attrait pour sterne

L’attrait qu’éprouve Balzac pour Sterne, il peut le devoir à son père, dont la goguenardise, les folles conceptions sur la génération des enfants et V eugénique, la désinvolture assez fantasque, s’accommodaient à merveille de la philosophie capricante de Tristram Shandy..Le jeune interne du collège de Vendôme retrouvait aussi, parmi ses maîtres, une incontestable dépendance à l’égard de l’auteur anglais : Fresnais, traducteur notoire de Tristram Shandy et du Voyage au XVIIIe siècle, était né à Fréteval tout près de Vendôme ; le souvenir de cet adaptateur polisson de Sterne devait être d’autant plus vivant que son gendre Parisot professait la musique au collège dont Balzac fut longtemps l’élève. Plus tard, c’est Nodier qui, publiant en 1832, dans les Miscellanées, un article sur Rabelais et Sterne, associait deux puissants dieux en un culte qu’il n’est point anormal, d’ailleurs, de pratiquer en commun.

« Le plus original des auteurs anglais » fait donc partie, et pour toujours, de l’équipement de notre romancier. Un tableau de Gérard Dow, dans la Peau de chagrin, lui rappellera « une page de Sterne ». Et c’est, très spécialement, à l’auteur de Tristram qu’il songe en pareil cas : dans sa correspondance, le Ier avril 1838, il trouve enviable la fortune des auteurs illustrés par un seul livre : « Quelle destinée pour Cervantes, Richardson et Sterne, de ne faire qu’une seule œuvre ! »

De bonne heure, une certaine façon de présenter des situations humoristiques vient sous sa plume. Une de ses premières lettres à Mme de Berny, en 1822, couvre d’un souvenir donné à Sterne et à sa Marie la crainte de n’être plus aimé. Dès le Vicaire des Ardennes, une page savoureuse sur l’être singulier, si particulier à la France provinciale, qu’est la « bonne de curé », nous offre d’assez plaisantes considérations à la Tristram :

« Oui, de toutes les servantes, je n’en excepte pas même les femmes de chambre des grandes dames qui, souvent, veillent sur les escaliers dérobés, je prétends et soutiens que la servante qui déploie le plus de génie, c’est la servante d’un curé ».

Cette assertion ne m’appartient nullement, elle est prononcée entre une et deux heures de la nuit par Marguerite qui ne dort pas, aussi je la laisse prouver son dire.

— Ah ! grand Dieu ! pensait-elle, que nous avons de mal dans nos états !... que de menées, que d’adresse, que de science ne faut-il pas déployer depuis le moment où l’on entre chez un curé jusqu’au mo-

ENTRE PANURGE, YORICK ET WERTHER

ment où l’on devient maîtresse absolue !... et que de prudence ensuite pour ne pas trop lui faire sentir notre empire et arriver jusqu’au testament !

C’est aussi du Sterne que l’énumération cocasse des raisons pour lesquelles on se marie : ainsi, dès le début de la Physiologie, le fantasque père de Tristram Shandy s’introduit dans la place. C’est du Sterne que la liste des « prédestinés » pour causes physiques, du Sterne encore que l’évocation des attitudes d’un timide amant ; ou que les litanies de la migraine, ou que la subdivision des névroses en névroses classiques et névroses romantiques ; du Sterne toujours que les dialogues du chevalier de Valois, dans la Vieille fille, avec la princesse Goritza peinte sur sa tabatière. Remèdes saugrenus et lettres ingénument biscornues, divorces bizarres comme celui d’Élisa Draper, méditations domestiques des matrones à l’heure des tendresses conjugales ou pédantesques prétentions des époux en face des fantaisies féminines, tout cela fait partie des menues singularités que la fantaisie de Tristram sait discerner dans la vie de tous les jours. Cela pourrait être une occasion d’intarissable humour ; c’est au moins un perpétuel avertissement, un mémento continu. Le mariage, à le bien considérer, est la moins logique des combinaisons que des hommes et des femmes aient inventées pour organiser la vie en commun des individus et des sexes : surtout si, comme Balzac l’admet en complicité avec Sterne, Madame Shandy ignore tout des réalités de l’amour, qu’elle confond avec d’autres rites domestiques, y a-t-il rien de plus cocasse que la cohabitation du mari et de la femme ? Ne disons pas que « le plus fort a fait la loi » : admettons plutôt que la famille a été constituée à cause de l’enfant débile, le mariage à cause de la faiblesse de la femme, mais que l’homme a su exploiter la valeur sacro-sainte d’une institution qu’il a crue faite -pour lui ■ — et dont, ô paradoxe ! l’enfant voudrait se libérer et la femme s’évader, comme si ce n’était pas à eux à maintenir une protection faite pour leur salut ! Et ceci encore, hors du mariage : l’homme joue à faire tomber la femme ; après quoi il se lamente sur la fragilité: de la femme !

L’humour de Balzac ne s’élève pas, cependant, jusqu’à une bouffonnerie acrimonieuse à la manière de Swift, et seules certaines parties de son Code des gens honnêtes, en 1825, reproduisent divers procédés de l’amer doyen de Saint-Patrick. Non, un badinage amusé semble suffisant à Balzac pour se bien divertir à l’occasion, comme le faisait son père, d’une humanité patraque et qui

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