‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 28 sur 129 · LES ILLOGISMES DE LA VIE · texte numérisé non relu

LES ILLOGISMES DE LA VIE

ma foi, va toujours son train, malgré ses illogismes ou peut-être grâce à eux, titubant et boitant la moitié du chemin, courant et galopant pour trébucher et se casser le nez par terre, continuant malgré tout son allure cahin-caha, dont la vie matrimoniale, ce comble de déraison, est la meilleure illustration.

...Et la vie tout entière n’est guère plus logique. Faut-il la regarder, cette capricieuse dispensatrice de l’être, avec plus de sérieux qu’elle n’en apporte elle-même à organiser ses combinaisons ? La seule lecture du suprême fragment d’un livre perdu « faisait pleurer ce Sterne qui lui-même délaissait sa femme et ses enfants » : apparente inconséquence qui n’est pas plus grave, à le bien prendre, que les immoralités et les contradictions de la Destinée ! La Fortune qui vient en dormant, l’importance incroyable, stupéfiante, des toutes petites choses pour les plus graves affaires ; les malentendus qui engendrent des drames, les tragédies qui, vues par l’autre bout de la lorgnette, sont pures bouffonneries ; la sagesse des fous, la folie des sages, les lubies des prudents, — tout cela permet -il de prendre très au sérieux le cours le plus ordinaire des choses ? La moyenne des hommes aspire à vivre, et en même temps raccourcit ses chances par cette aspiration même : n’est-ce pas à hausser les épaules ? Il n’est pas surprenant que Sterne soit invoqué, en même temps, que Rabelais, dans l’article consacré par l’auteur lui-même à son premier roman sérieux, sous un pseudonyme, dans la Caricature du 13 octobre 1831. La figure qui ornera la Peau de chagrin reprend le tracé serpentin qui figure dans Tristram Shandy, au chapitre iv du livre IX, et schématise le moulinet victorieux du Caporal Trim prononçant ces mots fatidiques : « Tant qu’un homme est libre... » et Sterne ajoute : « Un millier des plus subtils syllogismes de mon père n’auraient pas été un meilleur plaidoyer en faveur du célibat 1 ».

La même année, Paris en 1831 continuera le procédé de l’énumération bouffonne à la manière de Sterne : c’est le moment où, dans les journaux où il multiplie articles et feuilletons, l’auteur de

j f Davin donne une profondeur plus générale à ce symbole dans la fameuse Préface de 1834 (Spoelberch, p. 203) : « L’effet produit par le désir, par la passion, sur le capital des forces humaines, n’y est-il pas magnifiquement accusé ? De là cette morale que peignait si énergiquement le caporal Trim, par le moulinet qu’d trace en l’air avec son bâton et dont M. de Balzac a fait une épigraphe si mal comprise par la plupart des lecteurs. Peu de personnes ont vu qu'après un tel arrêt porté sur notre organisation, il n’y avait d’autres ressources, pour la généralité des hommes, que de se laisser aller à l’allure serpentine de la vie .

ENTRE PANURGE, YORICK ET WERTHER

la Physiologie s’ingéniera, parfois pesamment, à se faire léger, léger, et à égayer boulevards et salons par des gentillesses de chroniqueur parisien : Tristram Shandy est souvent en tiers dans son jeu. De ces folâtres énumérations, on en trouvera même dans Y Histoire des Treize.

Lui-même, d’ailleurs, ne s’en cache pas, et proclame son estime sans nul détour : c’est ainsi que, dans la Comédie du Diable, il n’hésite pas à faire de « Laurent Sterne, homme de lettres », un des représentants de Paris au nouveau Parlement dont on donne représentation à messire Satan. Touriste imaginaire de Paris à Java, il estime aussi que les « voyageurs égoïstes » ont été oubliés dans la fameuse liste du Voyage sentimental.

Il est surtout, pour Balzac, des descriptions, effectives ou supposées, qui appellent le souvenir et le secours d’un caricaturiste cordial : les culottes du notaire, dans le Cabinet des Antiques, « eussent mérité de Sterne une description épique » par leur ampleur démesurée ; mais ces procédés extérieurs ne sont que l’indice d’une alliance infiniment plus substantielle. Rapporterons-nous à Sterne, observateur de telles contradictions, l’importance que Balzac ne peut manquer de donner à la « loi des contraires », comme il l’appelle dans le Cabinet des Antiques ? C’est « une pente naturelle à l’esprit humain, qui fait souvent une débauchée de la fille d’une dévote, une dévote de la fille d’une femme légère ». En tout cas, il ne cessera pas de déclarer Tristram Shandy un « chef-d'œuvre » pour les éléments les plus scabreux de ce fameux ouvrage : ceux qui mettent en cause la naissance et, avant elle, les hasards de la procréation. Si jamais Dame Nature est illogique, c’est dans sa façon de dispenser les dons de l’hérédité, en brouillant les apports et en intervertissant les continuités.

De même, certains aspects cordiaux d’une psychologie bon enfant appellent ce souvenir : le bonhomme Alain, dans Y Envers de l’histoire contemporaine, « semblable à l’oncle Tobie de Sterne, n’écrasait pas une mouche après avoir été piqué vingt fois par elle ». Niaiserie contradictoire, à le bien prendre, et si charmante cependant !

« Le nom de Rusca me fait pressentir quelque drame ; car je partage, relativement aux noms, la superstition de M. Gautier Shandy : » ainsi parle Balzac après avoir reconstitué son Échan-

Page 1