‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 29 sur 129 · LA SUPERSTITION DES NOMS PROPRES · texte numérisé non relu

LA SUPERSTITION DES NOMS PROPRES

tillon de causerie française, et il achève, goguenard : « Je n’aimerais certes pas une demoiselle qui s’appellerait Pétronille ou Sacountala, fût-elle jolie... » De la même façon, en effet, le père de Tristram Shandy, on le sait, avait les plus fortes sympathies ou antipathies pour certains noms, considérant Jack, Dick, Tom et Bob comme des prénoms « neutres », alors que William était honorable, Andrew inexistant et Nick diabolique. On dirait que l’humoristique chapitre xix de Tristram Shandy est resté pour Balzac une sorte d’ Évangile, et que ses expériences et ses lectures n’ont guère fait que préciser et confirmer la paradoxale philosophie de M. Gautier Shandy. Nous la verrons en effet, cette singulière théorie des noms révélateurs, s’agglomérer aux vues « unitaires » par où Balzac reprend les idées mystiques sur le microcosme de l’individualité humaine, lequel révélerait par tous ses éléments, ses dehors les plus humbles, sa foncière unité de composition. Elle fera partie de la caractéristique des êtres, si indispensable à un romancier, • — si nécessaire à un biologiste de l’humanité, qui n’a pas moins à caractériser un homme par son patronymique qu’un naturaliste à trouver un nom « adéquat » à une espèce animale nouvellement découverte : or, dès que Balzac se croira obligé de rappeler cette loi des noms appropriés aux êtres, c’est à Sterne qu’il continuera de se référer. Lui qui vit à l’aise dans une sorte d’occultisme auquel il enrage de ne pas voir la science officielle faire la place qui lui semble due, il s’imagine volontiers que le lecteur est au courant. Quand le Curé de Tours fait apparaître Mme de Listomère :

Ici, l’historien serait en droit de crayonner le portrait de cette dame ; mais il a pensé que ceux mêmes auxquels le système de cognomologie de Sterne est inconnu, ne pourraient pas prononcer ces trois mots : Madame de Listomère ! sans se la peindre noble, digne, tempérant les rigueurs de la piété par la vieille élégance des mœurs monarchiques et classiques, par des manières polies ; bonne, mais un peu roide ; légèrement nasillarde ; se permettant la lecture de la Nouvelle Héloïse, la comédie, et se coiffant encore en cheveux.

Nous sommes ici sur l’un des terrains où se retranchera toujours le grand romancier. Sa chasse aux noms propres l’en fera sortir : quand il y rentrera, quel triage de son butin ! Quel filtrage de ces dénominations, toutes possibles en apparence, secrètement appropriées en réalité aux personnages qu’elles doivent désigner ! « Ne doit-on pas reconnaître avec Sterne, dit-il dans Ursule Mirouët,

ENTRE PAN U RG E, YORICK ET WERTHER

l’occulte puissance des noms, qui tantôt raillent et tantôt précisent les caractères ? » Et, un peu plus loin, à propos d’une femme dont le vrai prénom est en parfait et insupportable désaccord avec tout l’être : « On l’avait appelée la Bougival par l’impossibilité reconnue d’appliquer à sa personne son prénom d’Antoinette, car les noms et les figures obéissent aux lois de l’harmonie... » Or l’on est en 1841, quand Balzac est presque au bout de son œuvre, lorsqu’une existence aussi bousculée aurait pu lui révéler qu’en réalité le dicton nomen, omen est démenti par les faits, et que nulle nécessité inéluctable ne lie patronymiques et psychologies. Mais son tourment de l’unité se rencontre trop nettement dans ces conceptions pour qu’elles ne dépassent pas ce qu’on pourrait admettre : les boutades ou les paradoxes d’un grand organisateur de physionomies, qui a besoin de faire concourir tous les détails à un effet central. « On est nommé là-haut avant de l’être ici-bas », dit-il expressément à L. Gozlan quand il s’agit de trouver, pour un héros original et bizarre, « un nom qui s’applique étroitement à l’homme, comme la gencive à la dent, le cheveu à la bulbe, l’ongle à la chair » : ce sera Z. Marcas, patronymique bizarre flanqué d’une initiale peu fréquente, dont une enseigne de tailleur lui livrera les sept lettres après une chasse éperdue à travers Paris, et le laissera satisfait enfin, enthousiaste même. « Dans Marcas, il y a le philosophe, l’écrivain, le grand politique, le poète méconnu ! Il y a tout : Marcas !... Toute la vie de l’homme est dans l’assemblage fantastique de ces sept lettres... »

Pour ce terrible dispensateur d’existences imaginaires, c’est donc une véritable mystique qui s’attache à la question des noms, de ces appellations qu’il faut bien conférer à des familles innombrables issues d’un cerveau en ébullition x. « Il prétendait, nous dit sa sœur, que les noms inventés ne donnent pas la vie aux êtres imaginaires, tandis que ceux qui ont réellement été portés les douent de réalité ». On croirait vraiment se retrouver en face d’un logicien médiéval méditant sur la question des universaux, et persuadé que les mots sont des substances et non des flatus vocis sous lesquels peut se mouvoir une réalité parfaitement indifférente à sa dénomination.

L’étrange et l’amusant, c’est assurément de trouver, sous le cou-

1. Cf. l’article de Spœlberch. de Lovenjoul, A propos de la recherche et de la physionomie des noms dans l'œuvre de H. de Balzac (Débats, feuilletons des 7 et 8 février 1895, et Causeries d'un chercheur) .

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