DURABLE SYMPATHIE POUR YORICK
vert de l’auteur de Tristram Shandy, capricieux s’il en fut, la systématisation balzacienne d’une idée qui ne laisse indifférents nuis de ceux qui se préoccupent de la crédibilité des personnages romanesques, ou même de la concordance souhaitable entre les êtres humains et leur étiquette. Systématique et exigeante à l’excès sur ce point, l’importance de Sterne pour Balzac est, sur tous les autres, conforme au sens principal de ce grand nerveux, qui fut vibrant et émotif jusqu’à une sorte de convulsion papillotante. Et ne fut-il pas salutaire à Balzac d’avoir parmi ses maîtres déclarés un impressionniste aussi souple, et qui le mît secrètement en garde contre l’esprit de système et de construction volontaire ?
N’est-il pas bien prétentieux, en effet, de la part d’un auteur, d’apporter par son livre une apparence d’ordre et de sagesse à la représentation d’un monde biscornu ? Quoi que fassent la logique, la prévision, l’ordonnance et la règle, n’y a-t-il pas pour un auteur d’éternelles séductions dans le caprice, le laisser-aller, la fantaisie du moi, les cabrioles et les pirouettes ? Pour Balzac, cependant, les développements foncièrement humoristiques seront de plus en plus rares à mesure qu’il avancera dans sa carrière : il se déclare à cet égard, s’il le faut, du camp de Racine et de ceux qui prennent la littérature sérieusement — même si la vie ne mérite pas toujours semblable honneur. Mais sa verve de conversation, son coup d’œil amusé sur les cocasseries du monde, certaines drôleries de sa correspondance témoignent d’une sympathie durable avec un maître toujours cher, jamais négligé ni répudié : quand les affinités gisent au fond des esprits, l’expérience, le durcissement de l’être, la surenchère même de l’individualité ne peuvent leur faire un tort essentiel.
L’une des preuves les moins contestables de la persistante importance de Sterne pour la vie imaginative de Balzac, c’est que le nom du plus caractéristique de ses héros, Yorick, est attribué, aux alentours de la Noël 1835, au nouveau-né de sa ferme et sûre amie, Mme Z. Carraud : politesse évidente des vivants au monde imaginaire, mais tout aussi réel, des héros de la littérature !
Or, voici que chez l’être incertain et multiple qu’est un écrivain en puissance, voici que chez le jeune homme qui cherche à fixer son point de vue sur les hommes et sur la vie, une autre dis-
ENTRE PANURGE, YORICK ET WERTHER
position encore est encouragée par la première grande tendresse, et la plus décisive, qu’il ait jamais suscitée. Ni par son entourage, ni par ses expériences jusqu’ici, une nuance expresse de sentimentalité ne serait favorisée, comme un autre « possible », chez ce joyeux garçon, inquiet et goguenard à l’occasion, guère attendri, encore moins rêvasseur. Patience ! Werther, pour avoir attendu, n’en aura que plus sûrement son heure — et elle coïncide assez avec celle du berger.
Au risque de contrister les balzaciens qui attribuent à la « Dilecta » mille supériorités de caste et de rang, je crois qu’il faut savoir gré à cette « femme de cinquante ans » d’avoir sauvé le jeune Honoré du désespoir, de l’avoir mis en défiance contre une famille médiocrement clairvoyante ; et que, ceci dit à son très grand honneur, il faut admettre chez Mme de Berny, (reprenant pour son compte, à près de cent ans de distance, le rôle de Mme de Warens en face de Jean -Jacques), des dispositions de caractère et de tempérament moins aristocratiques et distinguées qu’on ne le dit souvent. Quand on nomme Mme de Bemy, filleule de Marie- Antoinette, femme d’un conseiller à la cour royale, on croit pouvoir évoquer je ne sais quelles élégances et quelles réserves de vieille noblesse française : qu’on lui rende son premier nom de Laure Hinner et ses parents authentiques, un musicien allemand et une femme de chambre de la reine, et l’on se retrouve dans une tout autre réalité. Cette matrone sensible, qui avait épousé à moins de seize ans un petit gentilhomme de robe et n’en avait pas eu moins de neuf enfants, était encore « belle et friande » vers 1822 : la première impression que le jeune Honoré laisse connaître d’elle si-
1. Rappelons ici quelques dates. Le père de Mme de Bemy, Hinner, né à Wetzlar en 1754, violoniste qui avait « un joli petit talent » selon Mme de Genlis, épouse une femme de chambre de Marie-Antoinette, et celle-ci (de qui l’on sait l'effort pour acclimater diverses valeurs germaniques dans la France des dernières années de l’Ancien Régime) s’intéresse fort au jeune ménage. Veuve, Mme Hinner se remarie avec le chevalier de Jarjayes.
Laure Hinner, née en 1777, épouse le 8 avril 1793 M. de Bemy. Le premier article qui ait tiré parti des découvertes de M. G. Hanotaux est de l’abbé F. Allemand : Une belle-fille du chevalier de Jarjayes et son rôle dans la vie et l’œuvre de Balzac (Bull, de la Soc. d’études des Hautes- Alpes, 1902). La biographie de Mme G. Ruxton me semble tirer à l’excès la psychologie de cette amie si pathétique du grand écrivain du côté de la noblesse traditionnelle. Or, Jacques de Biez (Figaro du 14 décembre 1912, supplément) a bien vu que Spœlberch de Lovenjoul avait raison de penser que « Mme de Berny ne poussa jamais Balzac vers l’aristocratie... » M. Bouteron, en publiant dans la Revue des Deux-Mondes du Ier décembre 1921 ce qui subsiste de la correspondance, a permis de voir plus clair dans cette aventure.