‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 4 sur 129 · ADHÉSIONS COMPENSATRICES · texte numérisé non relu

ADHÉSIONS COMPENSATRICES

tion ». Compliment et flatterie à part, le romancier français n’allait point tarder à constater qu’il possédait en effet, dans les pays slaves, une clientèle qui ne se bornait pas à la seule aristocratie ; encore devait-il sans doute ignorer qu’un inconnu qui s’appelait Dostoievski proclamait hautement sa « grandeur » et prolongeait du côté des évocations subconscientes le tableau des vies étiolées, commencé par Eugénie Grandet.

Balzac, qui devra plus tard à l’esprit slave quelque chose de son intrépidité d’artiste en face des jeux de la destinée, a ainsi donné à une partie de la Slavie l’impulsion qui l’anime au XIXe siècle. Peut-être même est-il pour quelque chose dans l’adoption d’un mot qui fera fortune dans l’élite de l’esprit chez les Russes : n’est-ce pas lui qui, dès le n août 1835, proposait de baptiser « le parti des intelligentiels » ou « simplement des intelligents » un parti indépendant de la politique, et d’autant plus efficace et agissant ? Quelle lointaine répercussion — pour le « pauvre moujik » épris d’une grande dame moins étrangère encore par la distance, par les frontières à passer, que par les dispositions de l’esprit et du cœur — que cette étincelle jaillissant, de sa fièvre, jusqu’à l’atonie du cerveau moscovite d’alors !

« Dix ans après en littérature » semblent-ils, à Sainte-Beuve, une parfaite occasion de faire le bilan de ce mouvement de 1830 qu’il avait si vaillamment secondé, et qui, une décade passée, ferait figure de demi-faillite ? Balzac sait bien, il proclame, que son époque n’est pas en passe d’être « le stupide XIXe siècle » (15 novembre 1838). Et Sainte-Beuve reste celui des critiques français contre lesquels le réconfort est le plus nécessaire. Rappellerons-nous ses objections, en novembre 1838 et dans la Revue des Deux Mondes, au retour des mêmes personnages dans le cycle synth étique où il voit « un inextricable lacis de catacombes » ? Il est significatif que Robert Browning, grand admirateur de Balzac, signale à Élisabeth, le 27 avril 1846, cet ingénieux procédé comme un moyen d’accroître l’intensité de ces romans, et comme un élément de succès auprès de ceux qui, comme elle, aiment avant tout une « histoire ». Et la charmante femme reconnaît, le 29 avril, que nul auteur français, en effet, n’est pour elle comparable à ce narrateur. Rappellerons-nous la manie, chez Sainte-Beuve, de j uxtaposer, par des comparaisons tendancieuses, le puissant romancier à Charles de Bernard ou A. Karr, Eugène Sue ou Gavami ? Le mot de « génie », à cette date, a déjà été prononcé pour lui, qui dépasse cette menue

AVANT-PROPOS

broussaille de la fiction contemporaine comme la haute futaie se dégage, dans la forêt, des arbustes et du fourré : or c’est par d’autres que le mot fatidique a d’abord été dit. Le critique n’aura pas fait sa paix avec Balzac qu’il lui faut bien reconnaître à sa mort, en 1850, cette situation : « Si rapide et si grand qu’ait été le succès de M. de Balzac en France, il fut peut-être plus grand encore et plus incontesté en Europe. Des détails qu’on pourrait donner à cet égard sembleraient fabuleux, et ne seraient que vrais». Sans aller jusqu’au fabuleux, difficile à vérifier à l’heure actuelle, les témoignages donnés plus haut sont choisis panni bien d’autres qu’on s’épuiserait à rappeler, et Desnoiresterres, dès 1851, confirme l’exactitude de Sainte-Beuve sur la vogue extérieure de l’auteur français qui est, dit-il, « le plus lu à l’étranger ».

Sans doute, Hugo, G. Sand, Gautier le mettent très haut ; Vigny estime qu’il ne lui manque qu’un mérite, l’un des plus rares: celui d’avoir su choisir et trier. Mais où est, à l'heure de sa mort prématurée, l’adhésion, l’acclamation des lettres françaises dans leur ensemble ? Contre des fins de non-recevoir qui étaient l’instinct de défense d’un patrimoine en même temps qu’une fatalité de concurrence, l’étranger avait apporté une sorte de protestation, implicite ou proclamée, qui avait eu son prix — car elle avait défendu un grand écrivain contre l’horrible désespoir de l’effort incompris. Et même s’il faut admettre qu’une tradition française de délicatesse, de style et de choix se garait de son mieux contre l’envahissante vulgarité, même puissante, et l’indiscrète curiosité, même subtile, dans ce genre du roman qui avait d’autres titres de noblesse, il est heureux, pour une nature ardente comme celle de Balzac, qu’une renommée plus totale lui soit venue, à lui aussi, de cette « postérité qui commence aux frontières ».

La nécessité d’une contrepartie extérieure, dès qu’est en cause le « bilan » de Balzac, ne se vérifie pas moins quand, sinistrement entré dans le silence, et contemplant, comme il l’avait prévu avec amertume, la gloire, « soleil des morts », l’auteur de la Comédie humaine a besoin, pour l’indispensable exégèse et l’interprétation renouvelée, des efforts successifs de la critique et de l’histoire littéraire.

Un assez long interrègne d’abord — où l’anecdote est seule à

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