LA DÉPRÉCIATION DE WERTHER EN
gnale « sa j olie taille, sa figure fade, ses yeux langoureux ». Pour nous qui cherchons les facultés d’écrivain qui auront à faire leur partie dans la Comédie humaine, c’est à ces « avantages » qu’est dévolu le soin de libérer chez lui, ou de renforcer, un jaillissement sentimental. Et c’est ici, pour le nommer, Werther qui est en cause.
Le fameux héros de Goethe traversait à ce moment-là en France une phase difficile — lui et la gamme de sentiments qu’il symbolise depuis si longtemps. Les petits théâtres lui faisaient la vie dure, comme si l’esprit boulevardier, inquiet des premiers symptômes du « mal du siècle », avait tenu à discréditer l’un des pères avoués de la moderne mélancolie. Werther ou les égarements d’un cœur sensible en 1817, Le jeune Werther ou les grandes fiassions en 1819, Le retour de Werther ou les derniers éfianchements de la sensibilité en 1820, ridiculisaient à l’envi ce larmoyant héros : l’acteur Potier, dans cette dernière pièce 1, discréditait à fond, par une surenchère de niaiserie, l’amoureux transi de Charlotte ; l’inflammable Werther s’éprenait, au lieu de disparaître, de la fille de l’impossible bien-aimée. Et, ainsi, la raillerie du boulevard faisait écho aux objurgations de la morale religieuse et aux aphorismes de la sagesse bourgeoise : le sentiment, que le werthérisme prétendait ajouter aux données les plus positives de l’amour, n’était qu’une imbécile folie. En 1822 précisément, la Physiologie de l’amour, de Stendhal, reconnaissait bien que « l’amour à la Werther ouvre l’âme à tous les arts, à toutes les impressions douces et romantiques, au clair de lune, à la beauté des bois, à celle de la peinture, en un mot au sentiment et à la jouissance du beau, sous quelque forme qu’il se présente, fût-ce sous un habit de bure... La publicité est nécessaire aux triomphes des don Juan, comme le secret à ceux des Werther ». Mais il observait, au début de ce même chapitre lix :
Parmi les jeunes gens, lorsqu’on s’est bien moqué d’un pauvre amoureux et qu’il a quitté le salon, ordinairement la conversation finit par agiter la question de savoir s’il vaut mieux prendre les femmes comme le don Juan de Mozart ou comme Werther...
Or qui, mieux que la fille d’un musicien de Wetzlar — c’est-àdire de la petite ville allemande qui, en novembre 1772, avait été le théâtre d’un retentissant suicide d’amour, et, un peu plus tard, d’un épisode «vécu» de littérature, plus retentissant encore, — pou-
1. A laquelle fera allusion Balzac dans les Enseignes de Paris (1826) : Werther aux Variétés (Ed. Calmann Lévy in-8°, t. XXI, p. 162).
ENTRE PANURGE, YORICK ET WERTHER
vait faire comprendre à un jeune Français peu raffiné, petit bourgeois issu d’une longue souche paysanne, qu’une modalité de l’amour, à demi artificielle à l’origine, naturelle malgré tout en son principe, supposait chez l’homme une tout autre attitude que la gaillardise traditionnelle de Panurge, même agrémentée de gausserie humoristique à la Sterne ?
Les premières lettres connues du jeune Honoré à la mûrissante Dulcinée témoignent d’un matérialisme cordial, appuyé sur des théories qu’on devine aisément à travers l’embarras des déclarations. « Dédaignant la poésie, le sentiment, ce genre dont on revêt ses paroles, je vous crois assez forte pour voir les idées à nu ; traitons de l’amour. Et il n’existe que deux sentiments qui méritent ce nom : celui des mères pour leurs enfants et celui que la nature a posé chez nous comme principe conservateur. Ainsi, quand j’ai dit : je vous aime, voilà ce que cela signifie » : c’est le précoce élève du Dr Gall et de ses localisations cervicales qui parle ici, d’après le traité que le médecin de sa famille, le Dr Nacquard, avait publié * 1. « Cette idée première a reçu depuis un développement immense, c’est-à-dire qu’autour de ce désir premier se sont groupés une foule d’autres désirs, qui tonnent maintenant chez moi une masse, et cette passion ne voyant qu’un but y rattache tout et justifie tout. Ainsi vos quarante-cinq ans n’existent pas pour moi, ou si je les aperçois un moment, je les regarde comme une preuve de la force de ma passion, puisqu’à votre compte ils devraient en rompre le charme » : est-ce ainsi que le jeune homme utilise et transpose la fameuse figure de la cristallisation, qu’il a pu trouver au début de la Physiologie de l amour de Stendhal, laquelle est mise en vente vers la mi-août 1822 ? « Ou vous avez des principes philosophiques, ou vous n’en avez pas ! Si vous les avez tels que je les suppose, la conséquence est que nous mourrons tout entiers, qu’il n’y a ni vice ni vertus, ni enfer, ni paradis, et que la seule chose qui doive nous intéresser, c’est cet axiome : Prends le plus de plaisir que tu pourras ». On ne saurait plus délibérément se réclamer de l’amour physique, à la rigueur de l’amour-goût (pour reprendre les subdivisions que la Physiologie avait énumérées dans son chapitre initial).
1. Amour physique, amour maternel: ce sont les deux seules variétés d’amour que les localisations cérébrales de Gall aient fait découvrir au père de la phréno-
1 ogie et à ses disciples proclamés. Voir, plus loin, le chapitre v.