‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 32 sur 129 · LES LEÇONS DE SENTIMENTALITÉ · texte numérisé non relu

LES LEÇONS DE SENTIMENTALITÉ

Balzac appartient donc, en 1822, à une école pour qui l’amour ne saurait comporter la moindre parcelle de sentimentalité, d’idéal, ou même — il le dit — de tendresse. A peine si une nuance de mélancolie toute physique se glisse dans cette rude trame, et aussi, chez ce génie qui sommeille, une impression de dignité mortifiée : on s’est moqué de sa gaucherie, et « il est impossible que l’on aime ceux qui donnent prise soit au ridicule soit aux plaisanteries 1 ».

Notre séducteur, en effet, se sera fait donner sur les doigts : Mme de Berny ne fait point fi de son hommage juvénile, mais elle voudrait, avec ses quarante-cinq ans, un amoureux mieux accordé à sa propre façon d’entendre les choses du cœur. Honoré mettrait volontiers son aventure sous le précédent de Jean- Jacques ; elle, qui s’appelle Laure, lui rappelle sans doute que François Pétrarque a filé, avant lui, le parfait amour. « Pétrarque plus grand que Laure », dira Balzac plus tard, et quand il mesurera l’ampleur du sacrifice exigé de l’homme par l’amour platonique.

Il se pourrait bien qu’à l’école de Mme de Berny le jeune gaillard se soit vite mis à la page ; ainsi qu’il arrive avec les sentimentales, il n’y a point perdu, et la scène du banc nocturne a peut-être suivi une lettre enflammée, mais respectueuse, qui est, elle, tout à fait dans le style souhaité, et qui donne même l’impression d’un parfait exercice de style :

Aimer, c’est sentir autrement que tous les hommes, et sentir violemment ; c’est vivre dans un monde idéal... C’est quitter son existence passée et future et présente pour en adopter une nouvelle... C’est se confondre tellement qu’il n’y ait pas trace d’individualité, c’est vivre de la vie d’un autre...

Comme il a été vite ramené, le jeune homme ! Comme Panurge est invité à regarder du côté des étoiles ! Mais ce n’est pas la reconstitution de l’aventure qui nous importe ici. Mme de Berny a le mérite, à notre sens, d’avoir fait comprendre au hasardeux romancier de 1822 que l’amour païen, l’amour roué, l’amour à la dragonne, n’étaient pas aussi exclusivement à la mode qu’il le croyait. Peu disposé à donner prise au mal du siècle, Balzac a eu la bonne fortune de passer par la classe d’écriture la plus efficace, si l’on peut dire, qui pût lui être offerte : celle que tenait une Allemande

1. « Les femmes sont habituées, par je ne sais quelle pente de leur esprit, à ne voir dans un homme de talent que ses défauts, et dans un sot que ses qualités »: cet aphorisme de la Physiologie sonne comme une expérience personnelle.

ENTRE PANURGE, YORICK ET WERTHER

plus que mûrissante, déçue dans ses sentiments par un mariage trop prolifique et par une triste aventure (à ce qu’il paraît) avec un Corse qui aurait été atroce pour cette femme, « enfant par le sentiment, grave par la souffrance ».

Ce qu’il y a du reste de pathétique, de douloureux et de fort dans ces amours-ci, c’est l’amère réalité werthérienne, en somme, qu'elle comportait en effet. Ne rions pas de la phraséologie enflammée de ce garçon de vingt-trois ans, ému jusqu’aux moelles par l’abandon quasi incestueux de celle qu’il appelle « maman », comme fit le jeune laquais des Charmettes :

Ah ! si j’avais un testament à faire, il serait contenu dans ces simples paroles : « Aime-moi toujours, que je sois toujours présent à ta pensée, que du fond de mon exil, si cet espoir se fonde, je puisse me dire : Il est dans l’univers, à tel endroit, un être à qui je suis cher et qui pense fidèlement à moi, que ma pensée se rencontre avec la sienne, de même que mon imagination l’entoure ». Ce lien voltige sur mes pas et ces angéliques douceurs n’ont rien qui puisse, hélas ! faire rougir la vertu. Oh ! Laure, j’aurai fait plus que bien des hommes ! Sans être J. Chr., j’ai fait mieux que lui...

Avec ces dispositions nouvelles, et même s’il faut y faire la part d’une rhétorique un peu excitée de néophyte, comme le jeune Honoré trouve vite une consonance d’accent qui lui fait faire écho au mélancolique héros de Wetzlar !

Inaperçu sur la terre, et c’est un de mes plus grands chagrins, j’aurai vécu comme les millions d’ignorés qui sont passés comme s’ils n’avaient jamais été...

Mélancolie fugitive, on s’en doute bien : l’ambition du jeune Balzac a vite raison de ces nuances de découragement ; sa santé foncière bannit ces morbides confrontations avec l’infini et l’éternel — ou du moins n’en conserve que les éléments qui aident à vivre et à faire son œuvre. Pour l’amour, c’est autre chose.

D’après ce qui subsiste des lettres de Mme de Berny, d’après les nouveautés dont témoignent, cette initiation faite, les œuvres de Balzac, on peut imaginer les variations subies par une sensibilité encore hésitante, prête à se modeler sur des effusions correspondantes. Or, tout le vocabulaire piétiste transporté dans le domaine de 1 amour se retrouve dans la prose, si spontanée et si tendre, de cette femme sensible : la « belle âme », le « fils d’amour », la « chère

l’initiation au werthérisme

créature adorée », « amour de moi », les « chères phrases » et les « chères lettres », les « liens invisibles et inexplicables », le « doux bien-aimé ». La Schwdrmerei se manifeste sans voiles dans ces lettres, que ne pouvait manquer de doubler, même involontaire, la révélation de la littérature rêveuse et de la musique sentimentale du romantisme allemand L Et si jusque-là Balzac avait passé - — ses toutes premières œuvres, ses lettres à sa sœur en font foi — à côté de 'cette expression un peu affadie de la passion, il était servi à souhait par une initiation qui ne pouvait être plus complète. Ajoutez qu’une nature de femme comme celle-ci, soumise et serve pour celui qu’elle aime, a toujours dédommagé Balzac, et au-delà, des coquetteries ou des manèges impérieux des mondaines qui ont pu l’attirer. Laquelle aurait écrit à cinquante-cinq ans : « Tu es encore mon maître, et j’attends l’arrêt de ta volonté toute souveraine », ou encore : « Je respecte la force et puis tout supporter d’elle, je méprise la faiblesse et n’en puis rien supporter sans de grandes souffrances... » ?

C’est donc cette révélation, dont la prêtresse a été entourée par Balzac d’une vénération fervente faisant grand honneur à son cœur, qui ajoute à sa lyre un peu courte une corde gravement vibrante. Grâce à ces sortes d’harmoniques werthériennes qui amortissent le crissement de l’humour shandéyien et la grasse satisfaction panurgienne, son premier grand livre personnel, la Physiologie du mariage, aura une déconcertante complexité de ton : livre osé plutôt qu’immoral, livre scabreux qui n’arrive pas à concilier, dans une astronomie acceptable, la lune de miel et la lune rousse, ni à trouver une commune mesure entre le mariage-régularisation des instincts, le mariage-sacrement, le mariage-institution sociale, le mariage-satisfaction de l’âme féminine ; qui ne saurait donner ni sa pleine approbation rabelaisienne à la gaudriole, ni son adhésion ricanante à la constatation des incongruités du monde conjugal.

I. Il ne serait pas difficile de prouver combien Mm0 de Berny conservait de gauche et touchante ingénuité germanique dans certaines incorrections de son style, ni quelle sensibilité à la Charlotte vivait dans cette amoureuse. On peut supposer que bien des détails de la littérature allemande sont révélés à Balzac par la fille du harpiste (cf. chap. x). Il est assez curieux, d’autre part, que l’humoriste allemand Th. G. Hippel, disciple déclaré de Sterne et des Français, ait écrit Sur le mariage un livre, indulgent aux femmes (il était célibataire) qui avait eu grand succès en Allemagne et dont le décousu n’est pas sans analogie avec celui de Balzac.

ENTRE PANURGE, YORICK ET WERTHER

« Le mariage est une institution nécessaire au maintien des sociétés, mais il est contraire aux lois de la nature ». « L’amour est un luxe social, comme les dentelles et les diamants ». « Quand un homme a gagné vingt mille livres de rente, sa femme est une femme honnête, quel que soit le genre de commerce auquel il a dû sa fortune ». Ce sont là des réflexions humoristiques dont Balzac semble fier, et dont la hardiesse goguenarde l’enchante. S’il l’osait, il irait plus loin dans son sardonique bilan d’une institution qu’il trouve, quand il la scrute dans sa réalité « physiologique », contredite par l’usage qu’eu font les hommes et les femmes, par l’esprit dans lequel ils l’acceptent. La malice et la grossièreté combinées lui souffleraient l’aphorisme qu’il a inscrit dans son carnet, et qui, tout aussi bien que des articles du Code, servirait admirablement de pensée liminaire à ses réflexions :

Le mariage est un sacrement en vertu duquel on se communique ses mauvaises humeurs le jour et sa mauvaise humeur la nuit.

Dès qu’il est entré de la sorte en matière, chacune des dispositions de l’auteur pouvait s’ébattre librement — comme elles le font, en somme, au-delà de la Physiologie, dans les Petites misères de la vie conjugale . dans nombre d’ Essais analytiques et, au fond, dans les réflexions que Balzac pourra faire sur cette question du mariage. Panurge (et Caliban qui est tout prêt à le seconder, et que notre auteur connaît bien, car il le cite dans un de ses romans informes de la première manière), Panurge est là pour nous rappeler que l’eau va toujours à la rivière, que l’attrait des sexes est inscrite dans le statut fondamental des choses, que par surcroît « de la panse vient la danse », et que par-delà les idéalismes, les codifications et le reste, une solide sensualité rythme la vie de l’humanité. Yorick fait, dans son coin, de malicieuses remarques sur la cocasserie des choses, qui ne permettra pas à l’homme, ni surtout à la femme, de s’accommoder sans déchet d’une vie en commun, et en particulier de cette organisation conjugale qui a été faite pour la securité de l’une et pour la commodité de l’autre, et qu’une impatience déraisonnable met sans cesse en péril. Werther, convié un peu tard au symposium que domine l’ombre du Napoléon du Code civil à défaut du Moïse du Décalogue, prend des airs éplorés en alléguant qu’il ferait, mieux qu’Albert, le bonheur de Charlotte,

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