‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 33 sur 129 · LE WERTHÉRISME DE BALZAC · texte numérisé non relu

LE WERTHÉRISME DE BALZAC

et que les « têtes froides » sont moins propres que son âme de feu à comprendre l’inquiétude des femmes, la langueur des fiancées, le frémissement des épouses, le regret des matrones. Et, tant bien que mal, l’association de ces trois personnages mal assortis servira, tribunal hétéroclite, à arbitrer les menus faits dont se compose l’expérience du jeune auteur, témoin des discordances quotidiennes d’une famille, amant fervent et décontenancé d’une malheureuse, confident déjà de ces mille et une petites choses du soir et de la nuit dont Sainte-Beuve lui reprochera si vite de tenir le journal au seuil des alcôves et dans les cabinets de toilette, « le cutané et le sous-cutané », le morbide et l’impur comme le normal et le salubre, la « physiologie » enfin — tout ce qui empêche l’amour de faire figure angélique, ou même esthétique, pour quelqu’un qui y regarde de près...

Que Balzac prenne plutôt là-dedans le parti de la femme, voilà qui n’est pas douteux : Werther le tard-venu a vite rattrapé l’avance de ses rivaux, et la clientèle féminine de l’auteur de la Femme de trente ans devrait savoir un gré éternel à Mme de Berny, qui a dissuadé son jeune ami de se donner la désinvolture des roués ou le ton méprisant des connaisseurs, et qui lui a fait prendre goût à la rêverie au clair de lune. Car telles de ses observations supposent désormais, chez le jeune romancier, une vraie complicité avec les grandes amours. Ne sont-elles pas d’un werthérisme saugrenu, ou d’une gaillardise singulièrement mouillée de sensibilité, des réflexions comme celle-ci ?

Ce n’est pas se venger que de surprendre sa femme et son amant et de les tuer dans les bras l’un de l’autre : c’est le plus immense service qu’on puisse leur rendre.

Ne feraient-elles pas écho à des déclamations à la Jean-Paul, mais surveillées par un réalisme badin, des observations de ce genre ?

L’amour est la plus mélodieuse de toutes les harmonies, et nous en avons le sentiment inné. La femme est un délicieux instrument de plaisir, mais il faut en connaître les frémissantes cordes, en étudier la pose, le clavier timide, le doigté changeant et capricieux. Combien d’orangs... d’hommes, veux-je dire, se marient sans savoir ce qu’est une femme ? ...Enfants toute leur vie, ils s’en vont de la vie les mains vides, ayant végété, ayant parlé d’amour et de plaisir, de libertinage et de vertu, comme les esclaves parlent de liberté...

ENTRE PANURGE, YORICK ET WERTHER

Avec sa robustesse de paysan méridional, Balzac ne donnera jamais à fond, pour son compte, dans une conception werthérienne de l’amour : et si, d’aventure, il s’attardait à cueillir les Vergissmeinnicht, Panurge serait là pour lui rappeler qu’il y a d’autres usages à faire des mois tapis d’herbe et de mousse que diaprent ces fleurettes symboliques, et l’ami Yorick pour lui apprendre que le myosotis n’est, après tout, qu’un genre de borraginée dont le nom vulgaire est simplement : oreille de souris. Vaine rêverie, il le sait en plein romantisme montant, qui aj oute des obstacles à tous ceux que la « nature diabolique » et la société astucieuse ont mis entre les êtres ! L’homme et la femme sont au monde avec des moyens différents, mais point inégaux, de s’affronter et de s’arranger tant bien que mal ; si la société a forgé des codes où la femme n’est pas avantagée, la plus faible a su très bien trouver les moyens de défense qui rétablissent en sa faveur un équilibre déplacé par le plus fort ! Viendront des phases d’exaltation swedenborgienne où le disciple de Mme Hanska, soucieux de lui plaire, renchérira sur les gentilles effusions qu'il prodigue en 1823, pour agréer à la fille du musicien allemand, si maternelle et si sentimentale tout ensemble, si docilement prête à ouvrir son cœur et ses bras et sa bourse à ce garçon vulgaire et génial. Pour lui, « le monsieur du genre Werther » n’est pas précisément son fait : il le dira en toutes lettres dans les Petites Misères de la vie conjugale ; et si, dans son autobiographie d’âme, Louis Lambert, il met quelque peu ses pas dans les traces du légendaire héros, c’est pour marquer aussitôt une supériorité : « Les soupirs de Lambert m’ont appris des hymnes de tristesse bien plus pénétrants que ne le sont les plus belles pages de Werther... Werther est l’esclave d’un désir, Louis Lambert était toute une âme esclave... »

Mais, si l’on ne cueille pas pour son compte de si fades bouquets, encore n’est -il pas mauvais, pour être un grand romancier du XIXe siècle, de savoir que la petite fleur bleue n’a pas cessé de trouver sa place dans les herbiers du cœur. Balzac fera profession de détester l’idée même du suicide, « la plus volumineuse de toutes les absurdités », trouvera « bien absurde » le dénouement de Chatterton. Bon pour une femme un peu faible d’esprit, comme sa mère, de dire à chaque contrariété : « Une pierre au cou, et le Pont Neuf ! » Mais il lui faut bien accueillir dans son œuvre des cadets plus fra-

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