QUELQUES AMOUREUX MÉLANCOLIQUES
giles que lui. Raphaël, le premier, tient aussi du plus près à son auteur : or « il existe je ne sais quoi de grand et d’épouvantable dans le suicide ». Athanase Granson, jeune alençonnais maigre et pâle, avec son expression de mélancolie si frappante, est un talent emprisonné, une âme aux réactions intérieures, qu’un mécompte sentimental suffira à faire chavirer : il se noie dans la Sarthe quand la Vieille fille fait choix d’un autre mari que ce charmant et débile adolescent. Lucien de Rubempré en ferait sans doute autant après sa vague errance aux alentours d’Angoulême, si Vautrin ne s’emparait de lui à ce moment. Gaston de Nueil se tue, à la fin de la Femme abandonnée : triste destin des faibles, qui d’eux-mêmes s’éliminent ! « Il est extrêmement rare que les jeunes gens, poussés à un suicide, le recommencent quand ils en ont subi les douleurs. Lorsque le suicide ne guérit pas de la vie, il guérit de la mort volontaire ».
Sans aller jusqu’au suicide, il est naturel, il est peut-être désirable pour une complète expérience dont l’âme s’enrichira sans se dessécher, qu’à vingt ans un jeune homme associe à l’éveil des sens la pudeur et la rêverie. Le Bal de Sceaux fait sa grande part à des nuances de cet ordre. Auguste de Maulincour, dans Ferragus, « se livra aux délices de la plus touchante et de la plus profonde des passions, à un amour purement admiratif... Dans le moment où l’âme est encore assez jeune pour concevoir la mélancolie, les lointaines espérances, et sait trouver dans la femme plus qu’une femme, n’est-ce pas le plus grand bonheur qui puisse échoir à un homme... ? »
Mais c’est surtout, bien entendu, dans les ouvrages qui entr’ouvrent un jour sur l’Allemagne d’autrefois, que reparaissent des allusions explicites à Werther. « Un héros de roman, un vrai Werther, charmant, un bon cœur ayant fait ses folies, qui s’est épris de Cécile à en perdre la tête, c’est un amour à première vue » : voilà décrit M. Brunner de Cousin Pons ; Cécile, pour l’enferrer une bonne fois, « s’arrangea pour que Frédéric aperçût un dictionnaire allemand, une grammaire allemande, un Gœthe qu’elle avait cachés ». Le jeune premier, amoureux à la germanique, correspond ainsi à la femme que sa race entraîne à la Schwârmerei, une Modeste Mignon par exemple ; Balzac tiendra à faire là une distinction essentielle (la Vieille fille) : « Elle ne pouvait se dire à l’allemande : « Voilà mon idéal ! » Il se souvient ici d’une exclamation relatée par Y Allemagne de Mme de Staël (2e Ple, chap. xxiv).
ENTRE PANURGE, YORICK ET WERTHER
Et c’était d’accord avec cette délimitation, presque ethnique et nationale, que la Physiologie avait fait dire à un vieil émigré, à qui son âge permettait de disserter avec clairvoyance de ces choses :
Si je n’étais pas allé en Allemagne devers l’an 1791, je ne saurais rien de tout ceci... Oui, l’homme a une vocation pour l’infini. Il y a en lui un instinct qui l’appelle vers Dieu. Dieu est tout, donne tout, fait oublier tout, et la pensée est le fil qu’il m’a donné pour commu niquer avec lui...
La romanesque et sentimentale fille d’un compatriote wetzlarien de Werther, sans s’en douter, a bien rempli sa tâche : elle a révélé au désinvolte Balzac de la vingt-troisième année des frémissements, des inquiétudes et des attitudes que ses autres antécédents ne comportaient guère, et que son œuvre n’ignorerait qu’à grand dommage, puisqu’ils sont devenus, depuis la fin du XVIIIe siècle, partie intégrante de la sensibilité européenne.