‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 35 sur 129 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SOUS LE SIGNE DE WALTER SCOTT

Il y a là [dans les Chouans ] tout Cooper et tout Walter Scott, plus une passion et un esprit qui n’est chez aucun d’eux.

Lettre du 20 décembre 1843 à Mme Hanska.

Le Ier septembre 1828, Balzac songe à se dépêtrer, au moins pour un peu de temps, des tracas d’affaires où il est « attaché comme à la glèbe » : son imprimerie est en plein gâchis, il a 100.000 francs de dettes, les ouvriers lui ont envoyé du papier timbré ; la faillite et la liquidation de la société qu’il a montée lui donnent le plus détestable des loisirs, — mais du loisir tout de même. Il écrit au général de Pommereul, fils d’un vieil ami de son père :

...On m’a présenté, par le hasard le plus pur, un fait historique de 1798 qui a rapport à la guerre des Chouans et des Vendéens, lequel me fournit un ouvrage facile à exécuter. Il n’exige aucune recherche, si ce n’est celle des localités. Ma première pensée a été pour vous et j’avais résolu d’aller vous demander asile pour une vingtaine de jours. La Muse, une main de papier et moi ne sommes certes pas gênants, mais le vrai est que la deuxième pensée a été que sans nul doute je vous gênerais. Voyez, général, qu’une question jetée avec tant de franchise en réclame tout autant dans la réponse, et je vous supplie d’avoir la bonté de me répondre avec votre loyauté militaire sur cet article...

« Votre chambre vous attend : venez ! » Dès que lui fut parvenue la réponse espérée, le jeune homme se mit en route — sans prendre souci de renouveler le moins du monde une garde-robe usée et salie par son labeur d’imprimeur et de fondeur de caractères. Les Pommereul, originaires de Fougères 1, la première ville de Bretagne

1 . Louis-Marie-Henri-François-César- Frédéric- Victor- Gustave- Stanislas- Adolphe- Alphonse-Ferdinand de Pommereul (son père était un admirateur de Sterne et croyait à la signification des prénoms) est né à Fougères le 19 mai 1776 et y prit sa retraite, comme chef d’escadron honoraire, le n avril 1821. « Timide partout, excepté devant l’ennemi », comme dit son père dans une des trop nombreuses pétitions dont son dossier administratif est farci, il avait fait campagne, surtout aux

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au sortir du Maine, virent arriver avec grand plaisir l’escalabreux garçon, de qui l’entrain, la bonne humeur, l’alerte curiosité rendaient faciles les devoirs de l’hospitalité.

Balzac avait stipulé, dans la lettre où il s’invitait sans façons, « la liberté de conscience et d’enjambées pour ses excursions ». Sa liberté de conscience — Mme de Pommereul, bonne catholique, se scandalisa de l’indifférence et de la tiédeur d’ Honoré en matière de pratiques religieuses — fut à peine inquiétée par l’excellente femme, à qui il a donné le surnom affectueux de lady Beurrante. Quant à sa liberté d’enjambées, elle fut aussitôt favorisée par diverses circonstances : la parfaite connaissance que ses hôtes avaient du pays, le fait que, habitant traditionnellement la pittoresque cité éprouvée par tant de sièges, ils possédaient aussi le château de Marigny (dont Balzac fera le manoir de la Vivetière) ; et tandis que la mère du général occupait une autre vieille demeure de la ville, la tour Papegaut, qui au XVIIIe siècle avait appartenu aux Pommereul, restait un peu leur fief platonique. On sent, autour de 1 initiation topographique du jeune émule de Walter Scott, la parfaite piété locale de gens qui sont très fiers de leur petite ville, qui mettent un charmant amour-propre de clocher à en faire les honneurs, et qui éprouvent pour leur compte cette pénétration des sites par un genius loci fait de siècles accumulés, qui est la condition même du roman historique.

Si la première visite du romancier le mena droit au chapelier de Fougères, selon une anecdote bien connue, la seconde (ou peut-être la même) xut pour les particularités pittoresques de la ville, la promenade de la Place aux Arbres, l’église Saint-Léonard, l’escalier de la duchesse Anne, la place Notre-Dame et le reste. Déjà, sur la route de Mortagne à Alençon et à Mayenne, et de là à Fougères, il avait, du coche ou de la turgotine, promené son regard sur « les vues pittoresques » des prairies et des buissons qui, aux confins du Maine et de la Bretagne qu’ils annoncent, font comprendre le genre de guérilla qui s’était livrée en ces lieux. « Les bermes du chemin sont encaissées par des fossés dont les terres sans cesse reietées

dragons, en Allemagne, Pologne, Espagne et Russie. C’est en 1823 qu’était mort le général, père de celui-ci, à cyji Balzac le père avait rendu maint service.

1. M. Serval, Autour d’un roman de Balzac : les Chouans. Paris, 1921. D’après 1 enquête à laquelle s’est livré l’auteur, l’imagination transformante de Balzac ne s est pas donné carrière pour les sites des Chouans : ce sont au contraire les épisodes du roman qui cadrent mal avec ce qu’on a pu recueillir de précisions sur la chouannerie de cette région.

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