UN PAYSAGE QUI S’ANIME
sur les champs y produisent de hauts talus couronnés d’ajoncs, nom donné dans tout l’Ouest au genêt épineux. Cet arbuste, qui s’étale en buissons épais, fournit pendant l’hiver une excellente nourriture aux chevaux et aux bestiaux ; mais tant qu’il n’était pas récolté, les Chouans se cachaient derrière ses touffes d’un vert sombre... »
La Pèlerine, si importante pour l’agencement topographique et la stratégie de tout le récit, avait été présentée au voyageur comme elle devait l’être successivement à ses principaux personnages : c’est « le sommet d’une montagne qui donne son nom à la vallée du Maine dans laquelle nous allons entrer, et qui sépare cette province de la vallée du Couesnon, à l’extrémité de laquelle est située Fougères, la première ville de Bretagne... »
Enfin, il va de soi que les sites les plus pittoresques des environs furent repérés et inventoriés par le touriste. Qu’on se reporte au début du chapitre ni, et l’on verra quel coup d’œil enregistreur le romancier a su jeter sur un panorama que, du même coup, il peuplait des figurants imaginaires qu’il allait y mettre en mouvement. Il est, comme sa Marie de Verneuil, qui
...marcha de surprise en surprise jusqu’au point d’où elle put apercevoir et la grande vallée, à travers le val de Gibarry, et le délicieux paysage encadré par le fer à cheval de la ville, par les rochers de Saint- Sulpice et par les hauteurs de Rillé... Tout à coup, ni les toits en bardeau du faubourg Saint-Sulpice, ni son église, dont la flèche audacieuse se perd dans la profondeur de la vallée, ni les manteaux séculaires de lierre et de clématite dont s’enveloppent les murailles de la vieille forteresse à travers laquelle le Nançon bouillonne sous la roue des moulins, enfin rien dans ce paysage ne l’intéressa plus... L’espérance... qui l’avait amenée sur la Promenade s’était miraculeusement réalisée. A travers les ajoncs et les genêts qui croissent sur les sommets opposés, elle crut reconnaître, malgré la peau de bique dont ils étaient vêtus, plusieurs convives de la Vivetière, parmi lesquels se distinguait le Gars...
« L’espérance... qui l’avait amenée sur la Promenade s’était miraculeusement réalisée. »
Pour un peu, je prendrais au mot le romancier, tant il semble que ce qu’il était venu chercher à Fougères, c’était un paysage animé par le passé ; il établissait ainsi un contact singulièrement nouveau entre son œuvre et celle du modèle qu’il a toujours salué avec une parfaite déférence, Walter Scott.
SOUS LE SIGNE DE WALTER SCOTT
Balzac a si souvent rappelé que cet auteur avait été l’idole de sa génération, qu’il est à peine utile de signaler cette dépendance, qui est bien la plus visible et la plus évidente de toutes celles que la critique put constater chez l’auteur des Chouans h Pour un peu, certains de ses contemporains auraient vu en lui, une fois pour toutes, « le singe de Walter Scott ». Balzac, de son côté, a si franchement avoué ses admirations que celle-là éclate, triomphante, sonore, dans sa correspondance comme dans ses œuvres et ses entretiens. Il n’est pas sans importance d’y regarder d’un peu plus près.
On aurait tort de croire que le baronnet écossais, qui émerge glorieusement d’une foule assez indifférente de romanciers historiques chers à l’âge de 1810-1840, et qui, s’il n’est plus guère lu par les adultes d’aucun pays, garde une sorte de pur éclat et de charmante dignité, n’était estimé que pour ses mérites avouables et véridiques par le grand public de 1820. Un feuilletoniste observait un jour (Débats du 9 octobre 1835) que ce qui avait fait, en France du moins, le vrai succès des Waverley Novels pour la masse des lecteurs, ç 'avait été, dans cette évocation du passé qui était le fait de tant de chroniqueurs, d’historiens romanesques ou de romanciers historiques, non pas autant les éléments réalistes que « la reconstruction de nationalités qui finissent, la restauration de mœurs, de souvenirs qui tombent, la consécration de légendes qui se perdent...» On a remarqué aussi que des ingrédients mystérieux, acceptés et recherchés par l’écrivain, avaient été pour beaucoup dans l’attrait exercé par lui. D’autre part, si l’on s’en rapporte à un entretien bien connu de Rubempré avec Daniel d’Arthez (Illusions perdues), les longues conversations «pour poser les personnages » auraient été la principale disposition technique empruntée par le jeune Français au maître écossais. Son conseiller - — - qui est peut-être Vigny avec son expérience de Cinq-Mars — lui donne l’avis de renverser les termes du problème.
Remplacez ces diffuses causeries, magnifiques chez Scott, mais sans
1. Cf. L. Maigron, Le roman historique à l'époque du Romantisme : essai sur l’influence de Walter Scott. Paris, 2e éd. 1912 ; et, plus spécialement, au sujet du paysage, G. Charlier, Le Sentiment de la nature chez les romantiques français. Paris, 1912, chap. ix. Sur l’empire qu’avait pris, aux alentours de 1827, la restitution du passé, voir mon article Sous le signe de Walter Scott dans la Revue de littérature comparée de janvier-mars 1927.