POPULARITÉ DU ROMANCIER
couleur chez vous, par des descriptions auxquelles se prête si bien notre langue. Que chez vous le dialogue soit la conséquence attendue qui couronne vos préparatifs. Entrez tout d’abord dans l’action. Prenez-moi votre sujet tantôt en travers, tantôt par la queue ; enfin variez vos plans, pour n’être jamais le même. Vous serez neuf tout en adaptant à l’histoire de France la forme du drame dialogué de l’Écossais...
Ceci — dans la mesure où la biographie intellectuelle de Balzac peut s’autoriser de ses fictions — se passait en 1827. La gloire du romancier écossais n’avait cessé de grandir, depuis l’heure où Balzac, en 1821, s’initiait à son œuvre en lisant Kenilworth, «la plus belle chose du monde ». La spéculation des éditeurs — voyez plutôt Cavalier et Feudant des Illusions perdues 1 • — - répondait au vœu du public féminin et des clientèles populaires. « Le succès de Walter Scott éveillait tant l’attention de la librairie sur les produits de l'Angleterre, que les libraires étaient tous préoccupés, en vrais Normands, de la conquête de l’Angleterre ; ils y cherchaient du Walter Scott, comme plus tard on devait chercher des asphaltes dans les terrains caillouteux, du bitume dans les marais, et réaliser des bénéfices sur les chemins de fer en projet... »
La consécration d’un grand hommage direct, venu de France, ne devait même pas manquer à Scott. En novembre 1826, il avait débarqué en personne à Paris, et seul son grand âge empêcha l’accueil de la capitale française de se mettre au franc diapason d’une vogue déchaînée dans les milieux les plus divers : Balzac, qui insinue à l’occasion que W. Scott a plaidé pour les « habits brodés », qui, dans la préface des Études de mœurs, hasardera un parallèle tout en se défendant de comparer « un pauvre Tourangeau » et « un riche Écossais », a peut-être senti s’aiguiser ses ambitions, lorsque l’acclamation populaire, celle même des dames de la Halle, consacra dans Paris la gloire d’un grand romancier étranger. Lui qui n’aimait pas Chateaubriand, il a pu être mordu au cœur par ce désir de rivalité, par ce goût brûlant de l’émulation qui aiguillonna toujours les jeunes mâche-lauriers ardents à dépasser les simples satisfactions pratiques.
De tout cela, en tout cas, résultait un ensemble parfait de conditions propres à faire agir, non plus en surface, mais à plein, le précédent de Walter Scott sur l’ambitieux cadet de lettres. « Walter
x. Ils demandent à Rubempré de travailler sur le thème de Catherine de Médicis : ce sera une des tentatives les moins réussies de Balzac qu’un livre de ce titre, pris et repris à trois dates différentes, et se donnant pour une véritable page d’histoire.
SOUS LE SIGNE DE WALTER SCOTT
Scott croit à ce qu’il dit », constate quelque part Balzac, génialement, et c’est tout un aveu. Lui aussi, il faudra qu’il puisse croire à ce qu’il avance, et la certitude du concret, de l’actuel, lui donnera seule cette foi. En attendant, voici que Balzac s’est avisé d’une vérité qui a échappé à la plupart de ses émules de 1825 : c’est que le roman historique, pour être vivant, pour être 'prenant , doit être un roman topographique. Le conteur écossais avait réussi la plus audacieuse résurrection grâce à un zèle enthousiaste, non pas seulement d 'antiquaire attentif aux plus minces détails de jadis, mais de traditionaliste attaché à une petite patrie bien-aimée, heureux de voir revivre, dans des sites qu’il connaît bien, des faits du passé qu’il situe dans leur réalité locale avant tout. « C’est ici que Robin des Bois avait sa cachette ! » « Voici l’auberge où le prétendant a fait halte... » «L’atelier du maréchal-ferrant n’a pas changé depuis que tel chef de clan y ht ferrer son cheval » : rien ne vaut, pour l’évocation du passé, cet encadrement de la fugace histoire dans une certitude matérielle. C’est comme si la fuite des apparences était un moment arrêtée, et il faut plaindre les civilisations dévorantes, comme l’américaine, ou négligentes, comme la chinoise, qui n’ont pas ce recours contre l’évanouissement des fantômes ; une part de la meilleure substance de l’Europe est impliquée dans notre faculté de nous émouvoir à l’idée que d’autres avant nous ont fait alliance, dans le bien, le mal ou l’indifférence, avec les sites qu’anime ainsi leur ancienne présence. Walter Scott, plus que personne, ranimait des concordances de cette sorte, et tout l’Occident lui en a su gré.
Or, si l’on met à part quelques scènes de Cinq-Mars et de la Chronique du règne de Charles IX, où Vigny et Mérimée conjurent vraiment les esprits du passé en les ramenant à leurs anciens décors, Pyrénées, Touraine ou Paris, le roman historique, s’autorisant de ce qu’il était un roman, alléguant que l’histoire était restée jusquelà uniquement chronologique, ou psychologique, ou tendancieuse, s était médiocrement soucié de se saturer de cette topographie, si intense dans les Waverley N ovels. A peine si les décors avaient commencé à s’animer, et si, au fond des provinces, une jeunesse volontiers rétrospective s’était mise à évoquer un grêle passé, qui d’ailleurs commençait à grandir et à prendre corps à mesure que les chroniques, elles aussi, sortaient des limbes blafards du temps. Même Victor Hugo, nous dit le « témoin de sa vie », se servit à la Roche-Guyon de la ruine de la Tour de Guy « pour décrire la tour
l’interprétation des sites historiques
de Vermund le Proscrit dans Han d’Islande, dont il s’occupait alors » : bel exercice de transposition, assurément, mais qui démontre par l’absurde la médiocrité du procédé ! Car c’est l’espèce de hantise des lieux mêmes, l’évocation sur place par la fiction, qui pouvaient seules donner au genre sa dignité et sa valeur ; un exercice comme celui-ci est aussi vain que des centons dans un poème lyrique ou des prosopopées insérées de vive force dans une tragédie... Vigny de son côté, trop intelligent et trop artiste pour céder ainsi à une virtuosité qui a surtout le grand défaut d’être insincère et discordante, avait laissé Cinq-Mars courir à un autre récif dangereux : la simplification idéale de l’histoire, la thèse à démontrer, la vérité à illustrer sous le relief des événements. « Moraliste épique », il créait une variété de littérature symbolique plutôt qu’il ne développait les données organiques d’un genre riche d’avenir.
C’est un vrai coup d’état, au contraire, qui installe Balzac, romancier historique, en plein cœur de son décor et des « scènes à faire » de son livre. Réalisme ? Pas encore peut-être ; mais souci incontestable d’interpréter les sites et les abords d’une grande affaire d’autrefois. On s’enquiert encore aujourd’hui des épisodes authentiques de chouannerie que cet auteur aurait recueillis pendant son séjour à Fougères. Au fond, il n’importe guère : l’essentiel restait bien que ces histoires de border fussent de là, que le Bocage en fût le nécessaire décor, que les Pille-Miche et les Marche-à-terre eussent, ici, courbé les herbes et piétiné les ajoncs. Les Chouans terminés, leur auteur pourra même écrire au général de Pommereul : « Mon ouvrage est un peu le vôtre, car il ne se compose, en vérité, que des anecdotes précieuses que vous m’avez si bien et si généreusement racontées... » Et Balzac aura tellement l’impression d’une formule désormais opérante qu’il songera à consacrer, à tous les pays de France, une étude romancée du même genre. Dépassés, les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France qui, débutant en 1820, se poursuivaient lentement, et avaient besoin de trois rédacteurs pour s’acheminer de Normandie en Franche-Comté et d’Auvergne en Languedoc ! Distancées, les statistiques et anecdotes assez niaises par lesquelles M. de Jouy, YHermite en Province, déguisait mal son manque d’intérêt réel pour les régions successives de la France qu’il s’épuisait à découvrir et à décrire ! Dégonflées surtout, les pauvres promenades rétrospectives du Tristan le Voyageur de Marchangy ! Un spécialiste ambulant en évocations historiques, un Gaudissart de l’écriture pittoresque, s’installerait,
SOUS LE SIGNE DE WALTER SCOTT
quelques mois durant, dans chacune des régions de la France, se mettrait au courant du grand fait significatif qui l’illustra, et donnerait ainsi ses lettres de noblesse fictive à cette Province si menacée par l’unité nationale. Scènes de la vie de 'province d’un autre ordre, mais qui n’auraient pas manqué de grandeur.
Identiques sur ce point, la doctrine de Walter Scott et celle de Balzac peuvent très bien différer sur tel autre. La technique fondamentale de chacun d’eux, plus rétrospective chez l’archéologue écossais, plus actuelle bientôt chez l’observateur français, coïncide en un de ses principes essentiels. Et, comme il arrive quand une solide saturation s’est effectuée dans l’art, la meilleure façon, pour Balzac, de rester fidèle à son maître sera de le trahir en apparence, et de tourner le dos à ce monde du passé qui fut un si parfait domaine pour le grand Écossais, et où le Français ne fera plus que d’éventuelles incursions.
Autre synthèse, proclamée par Balzac, de divers éléments épars dans la littérature de tous les temps, dissociés et comme « polarisés » par le mouvement romantique, et réunis par grande chance : la Revue parisienne du 25 septembre 1840 donnera, des « trois écoles littéraires distinctes », une définition plus significative pour le génie du romancier que pour sa vue claire des choses : Walter Scott par son éclectisme instinctif, Balzac par un heureux contrecoup, représentent tous deux une école mixte, celle qui combine la « littérature des images », dont Hugo est le chef, et la « littérature des idées » qui ressortit à Stendhal. C’était insister sur des accords, et non sur des discordances qui pourtant ne laisseront pas, au cours de trente ans de création, de se manifester à d’autres égards encore entre Balzac et son plus cher maître.
Dans une préface restée manuscrite, et qu’il faut attribuer à l’année 1828 ou 1829, Balzac rappellera sur quels points sa jeune admiration était sur la défensive à l’égard du modèle qu’il suivait docilement pour l’essentiel :
Quant à moi... je ne prétends attaquer en aucune manière Sir Walter Scott. C’est pour moi un homme de génie : il connaît le cœur humain, et s’il manque à sa lyre les cordes sur lesquelles on peut chanter l’amour, qu’il nous présente tout venu, et qu'il ne montre jamais naissant et grandissant, l’histoire devient domestique sous ses pinceaux.