‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 38 sur 129 · QUELQUES DIVERGENCES · texte numérisé non relu

QUELQUES DIVERGENCES

Après l’avoir lu, on comprend mieux un siècle, il en évoque l’esprit et dans une seule scène en exprime le génie et la physionomie... Sa manière est une heureuse mosaïque. Le peintre en lui était inférieur à l’ouvrier, et il a laissé d’admirables tableaux...

Le premier différend grave, par conséquent, où se manifestera l’inévitable désaccord de l’élève au maître, c’est celui-ci : Balzac entend faire de l’amour, pour sa figuration féminine, un sentiment plus actif et plus frémissant. On peut l’en croire lorsqu’il proteste, dans son œuvre ou dans ses lettres, contre une convention dont sans doute il s’exagère l’exigence ou l’hypocrisie, et qui aurait figé à tout jamais les héroïnes préférées de Walter Scott dans une pudibonderie digne de Richardson. Il est aussi, certainement, en défiance à l’égard du puritanisme de maint personnage des Waverley Novels : l’âme catholique du grand vicaire d’Alençon, dans la Vieille Fille, corrigera le stoïcisme protestant du père de Jeanie Deans (Heart of Midlothian) .

D’autres raisons encore de divergence apparaissent. Walter Scott, si avisé des particularités topographiques de sa chère Écosse, est par trop ignorant de tout ce qui touche à la France, dont l’histoire médiévale est si emmêlée avec celle du moyen âge britannique : quelle niaiserie, par exemple, de situer le château de Plessis-les Tours sur une éminence ! Ou bien c’est l’histoire elle-même qu il fausse à plaisir, et Balzac, irrité de Quentin Durward, y riposte, nous dit sa sœur, par Maître Cornélius. Une dernière objection, organique celle-ci : par la plume de Félix Davin en 1835, dans Y Introduction aux Études de mœurs, Balzac reprochera le manque d’une synthèse, l’absence de coordination, le défaut d’une architecture d’ensemble, à ce « conteur du Nord » demeuré fragmentaire. L’ « Homère du genre du roman », comme il appelle encore Walter Scott en 1840, lui paraît en somme un rhapsode plutôt qu’un assembleur ; et toute sa déférence de disciple ne le détournera pas de proclamer sa supériorité à lui — cette volonté de construction qu il doit à d’autres prestiges que la simple ambition littéraire, et dont il ferait plutôt hommage à l’émulation de son génie avec Napoléon, le grand meneur des nations muées en armées, avec Cuvier, le poète des reconstructions paléontologiques par lesquelles revit le globe, avec O’Connell, l’animateur d’un peuple opprimé. Sa supériorité, il l’affirmera, ce sera d’avoir imaginé les soudures entre fragments, autonomes pourtant, de la Comédie humaine : par ce coup de génie, il a pu vraiment reproduire littérairement « ce drame à

SOUS LE SIGNE DE WALTER SCOTT

quatre mille personnages » qui est l’essentiel et la caractéristique d’une époque ; il s’est haussé au niveau des grands organisateurs, et s’est servi de la littérature pour une réalisation qui peut rivaliser avec celles de l’Action et de la Science.

Ceci dit, il rentrerait dans le rang. Son propre mérite d’invention, il l’inclinerait sans hésiter devant le précédent scottien. Les invités de la comtesse Maffei n’y comprennent rien, à Milan, en avril 1837, quand 1 auteur du Papa Goriot et du Curato del Villaggio explique l’origine de sa « manière » h

« Il prétendait, dit Cantù, que c’était dans les romans de Walter Scott qu il avait trouve le secret de la peinture des mœurs, mais qu’il avait remplacé les héros du moyen âge, les paladins, les troubadours, les châtelaines, par des employés, des chefs de bureau, des agents de change, des usuriers, des policiers et des chimistes... »

Ces amis de Manzoni, et qui trouvent entre le Français et l’Italien cette grande analogie qu’à tous deux « manque la spontanéité de la forme », soupçonnent visiblement de mystification leur hôte : ils ignorent l’alchimie profonde de l’esprit ; ils ne connaissent pas les belles métamorphoses par quoi forme et fonds, substance et mise en œuvre, matière et expression, sont en un jeu de perpétuelle attraction et répulsion. Comme ils suspectent d’ailleurs Balzac de ne pas connaître les Promessi sposi, belle tige milanaise poussée, elle aussi, sur les racines de Walter Scott, leur étonnement se double d un peu de scandale. Qu’auraient-ils pensé, si le révélateur attentif de la vie contemporaine, sincère et communicatif à sa façon ordinaire, était allé au bout de ses confidences, et avait placé, comme pendant au baronnet d’Abbotsford, un ancien officier de la marine américaine devenu écrivain et consul des États-Unis, le spécialiste des Indiens, le père de Bas-de-Cuir et du Dernier des Mohicans !

henimore Cooper ! Plus encore que le grand écrivain écossais dont il partagea longtemps la gloire, le romancier des Peaux-Rouges est bien passé de mode — surtout dans son pays, où jamais ne lui fut donné un hommage pareil à celui que lui rendait Balzac dans un fameux article de sa Revue parisienne de 1840. A peine si, aujourd hui, entre Mayne Reid et Gustave Aymard, le père de Bas-

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