‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 5 sur 129 · CONTRASTES DANS LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

CONTRASTES DANS LA CRITIQUE

s’étaler ; où, se saisissant d’un coin facile de documentation, la chronique se met en chasse et bat les buissons — n’est guère rompu que par des manifestes littéraires qui se servent de Balzac pour des fins opportunes. Malgré la protestation de Gautier 1 et de Barbey, le voici, lui qui croyait si peu à la réalité dans l’art, annexé bon gré mal gré par Taine (Débats, février-mars 1858 ; Nouveaux Essais de critique et d’histoire), qui voit admirablement quel appoint la Comédie humaine apportera contre un spiritualisme étriqué ; par Champfleury (Le Réalisme) parti en guerre contre les élégances frelatées, et par Émile Zola ( Roman expérimental, Romanciers naturalistes) . Ce dernier surtout assigne de haute lutte ce grand aîné, qui n’en peut mais, à la lignée des ancêtres qu’il convient au naturalisme de se donner : nul ne contribue plus puissamment à créer la légende d’un Balzac penché sur le réel et sur la névrose. A l’heure où cette légende de plus en plus s’accrédite et se fait accepter, et où il semble qu’on ait surtout à demander à la Comédie humaine des statistiques et des relevés de comptes, des inventaires et des budgets, Karl Marx s'enthousiasme de ces livres et songe à les commenter quand le Capital sera terminé.

Mais ceux qui, dans une région moins enfiévrée de polémique, pourraient « arbitrer » une bonne fois le cas Balzac et concilier le vœu positiviste de cet âge avec une étude impersonnelle de la Comédie humaine, restent distraits. L’Université, estimant à juste titre que le bon goût, la discrétion, la correction s’enseignent mal à l’aide de Balzac, étend volontiers sa réprobation pédagogique à ses jugements sur l'œuvre entière. L’Américain Henry James n’avait donc pas tort d’observer que les commentaires français de Balzac ne faisaient guère honneur à l’ampleur et à la variété du sujet : le plus important de ses deux essais, qui concluait par l'inévitable comparaison du romancier français avec Shakespeare, insistait sur les mérites de mise en scène et d’ « organisation » de ce cycle formidable ; l’insuffisance de Sainte-Beuve pour en faire façon, la partialité de Taine à son endroit — (et Gautier uniquement soucieux du pittoresque, Schérer tout négatif, Gozlan simple bavard, n’étaient évoqués que pour mémoire) — semblaient à cet appréciateur d’outre-Océan autant de paradoxes, à les rapprocher des ordinaires clairvoyances de la critique française.

En 1884 — vers l’heure où l’excellent Faguet confesse, dans son

1. « Balzac, que l’école réaliste semble revendiquer pour maître, n'a aucun rapport de tendance avec elle ».

AVANT-PROPOS

XIXe siècle, sa gêne à faire 1a. synthèse « du tempérament d’un artiste et de l’esprit d’un commis-voyageur » et semble regretter que ce « restaurateur du réalisme en France » ait été goûté pour le mauvais plus que pour l’excellent dans son œuvre, — une présentation américaine de Balzac, celle d’E. E. Saltus, appelle de ses vœux un romancier de cette taille pour donner une expression, dans la joie et le frémissement, à la turbulence de la jeune Amérique : pia vota, mais espoirs caractéristiques d’une littérature qui se cherche • — à l’instant où, au contraire, la France se tourne, pour se garder contre les excès du naturalisme, vers le raffinement, la singularité, les nuances subtiles des symbolistes et des décadents. Nul ne songeait, dans la bataille, à demander à l’auteur de Séraphita ou du Lys dans la vallée un appoint aux théories défensives de Des Esseintes : c’est, par un jeu singulier des choses, du dehors que viendra cette sorte de redressement, Oscar Wilde déclarant en 1889 (The Decay of Lying) que Balzac « n’a pas copié, mais inventé son siècle », et que c’est son imagination et non son exactitude qu’il faut admirer ; ou, l’année suivante, imitant librement la Peau de chagrin, par les côtés « occultistes», dans le Portrait de Dorian Gray.

Dix ans plus tard — quand le Balzac de Biré est surtout une annexion « conservatrice » — le Scandinave Erik Lie dégage pour un nouveau public « l’homme et l’artiste » : déblayage qu’avaient rendu nécessaire, pour les pays du Nord, les objections de G. Brandes sur le manque de culture et de concentration de l’écrivain ; en 1898, la Métaphysique de Balzac fait l’objet, à New-York, d’une étude, celle d’Ursule Gestefeld, qui célèbre la grandeur d’un homme assez « gigantesque» pour «rejeter une vérité religieuse toute faite» et pour se créer une théorie philosophique : c’est-à-dire que Balzac, admettant le christianisme catholique comme discipline sociale, adhère pour son compte à une religion où il rejoint certains mystiques, sans cesser de donner à ses vues sur le monde un point de départ positif.

Quand s’opère la révélation du roman russe par Melchior de Vogüé, se doute-t-on que les greffes jadis offertes à des plants vierges par le romancier français ont singulièrement fructifié — produisant des œuvres qu’un sol neuf a saturées sans doute, d’une saveur infiniment particulière, mais qui n’en témoignent pas moins d’une heureuse dépendance à l’égard d’un initiateur différent et lointain ? Tourguenief déclarait n’avoir pas subi la moindre trace d’influence

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