FIDÉLITÉ DANS L’ADMIRATION
civilisés), sa haute sagesse et, pourrait-on dire, Y absence de vice de ce parfait réprouvé témoignent en faveur d’une paternité littéraire distinguée
11 semble d’ailleurs que les grandes individualités, condamnées par leur force même à tenir tête aux compromissions sociales, évoquent aisément chez Balzac, bon juge en la matière, un souvenir indien. « Tout ce que Cooper a prêté aux Peaux rouges de dédain et de calme au milieu de leurs défaites » lui revient sous la plume à propos de la fierté léonine de Z. Marcas. C’est donc à une de ces figures, sublimes au gré d’un lecteur de 1830, qu’est empruntée en grande partie T « épouvantable grandeur » que Balzac a ajoutée à ce personnage de Vautrin dont Vidocq ne lui fournissait qu’une assez pauvre ébauche ; ce n’est pas, comme on a pu le croire, au Satan du Paradis -perdu , trop éperdu d’orgueil et d’insoumission, que se rattache le héros balzacien, qui est plutôt disposé à faire la guerre aux hommes sans la déclarer à Dieu, qui se pose en adversaire de la société parce qu’il ne juge pas celle-ci conforme aux exigences de la raison et de la conscience 1.
L’admirable, c’est bien que Balzac, devenu un maître à son tour, n’ait jamais infligé à ces deux écrivains, l’Écossais et l’Américain, qui l’avaient « informé de son bien », mais dont il semblait si fort s’être séparé, le désaveu qu’il est si commun de voir signifier le moment venu, par tout esprit franchement émancipé, à ses premiers moniteurs. Car ils sont du 15 septembre 1838 (ire préface des Employés ) , les rappels les plus élogieux de Scott par Balzac ; elle est du même temps, la charmante anecdote de Gozlan qui nous montre, chez un pâtissier de la rue Royale, son ami faisant cadeau de son exemplaire du Lac Ontario à une demoiselle de magasin qu’il veut traiter avec la plus reconnaissante munificence. Avec la réserve que l’on sait, et qu’il a pour son compte amplement compensée — la pauvreté tout anglo-saxonne de la peinture de l’amour féminin — ces deux fournisseurs, assez dédaignés aujourd’hui, du roman
1. Une démarche tentée par l’auteur de ce livre auprès du petit-fils de Fenimore Cooper, voyageur et écrivain qui a gardé la résidence traditionnelle de son aïeul à Cooperstown (New- York), à l’effet de vérifier si Balzac a, par une dédicace, une entrevue personnelle, manifesté sa déférence à l’égard du romancier américain, est restée sans réponse. Un ouvrage prochain de Miss Gibb sur Cooper en France touche à cette question.
SOUS LE SIGNE DE WALTER SCOTT
historique demeurent jusqu’au bout classés en parfaite suprématie dans le Panthéon assez limité des admirations balzaciennes.
N’y a-t-il là que gratitude de néophyte et courtoisie d’émule ? Si l’on admet notre thèse qu’avec Balzac le roman historique devenait un roman topographique, on s’étonnera moins de cette déférence indéfectible. Et l’on comprendra sur quel point surtout l’auteur de la Comédie humaine entendait marquer un progrès sur ses maîtres. Écoutons-le dans la Recherche de VA bsolu :
Les événements de la vie humaine, soit publique, soit privée, sont si intimement liés à l’architecture, que la plupart des observateurs peuvent reconstruire les nations ou les individus dans toute la vérité de leurs habitudes d’après les restes de leurs monuments publics ou par l’examen de leurs reliques domestiques. L’archéologie est à la nature sociale ce que l’anatomie comparée est à la nature organisée. Une mosaïque révèle toute une société, comme un squelette d’ichtyosaure sous-entend toute une création. De part et d’autre, tout se déduit, tout s’enchaîne. La cause fait deviner un effet, comme chaque effet permet de remonter à une cause. Le savant ressuscite ainsi jusqu’aux verrues des vieux âges. De là vient sans doute le prodigieux intérêt qu’inspire une description architecturale quand la fantaisie de l’écrivain n’en dénature point les éléments...
Fier de ses mérites de reconstitution technique, le romancier de tant de livres évocateurs des milieux, s’en tiendra-t-il à ce compliment qu’il se donne à lui-même ? — N’en croyez rien, et c’est le voyant, le prophète, qui entend se décerner à son tour un brevet de parfaite intuition :
...pour l’homme, le passé ressemble singulièrement à l’avenir : lui raconter ce qui fut, n’est-ce pas presque toujours lui dire ce qui sera ?
Réflexion à laquelle correspondait, dans l’ordre de l’histoire naturelle, l’enthousiasme de Balzac pour les explorations de Cuvier. C’est bien cela : si l’on détermine avec précision l’habitat nécessaire à l’existence d’un être vivant, on pourra du même coup reconstituer, et son type de vie, et les probabilités de son développement, les chances d’extinction qui le menacent, les autres manifestations vivantes qui lui succéderont. Connaître le mammouth, pour un paléontologue, c’est mieux comprendre l’éléphant ; saisir la ligne que la science peut établir du mammouth à l’éléphant, c’est imaginer d’autres espèces encore, qui seront mieux adaptées que cellesci à des conditions cosmiques modifiées. De la même façon, se ren-
l’essentiel de cet apprentissage
dre compte des circonstances auxquelles des demi-soldes, des cidevants, des fournisseurs aux armées, des filles ou des escrocs ont dû l’existence, préciser par la topographie le type d’existence auquel ils sont soumis, c’est impliquer leur disparition, leur persistance ou leur réadaptation.
Mais il va falloir aborder de plus près ces intentions scientifiques de Balzac. Pour l’instant, il s’agit de procédés littéraires, et de l’heureux apprentissage que notre romancier a pu pratiquer dans l’œuvre de Scott et dans celle de Cooper. S’il est vrai qu’un type plus libre de description associée à une action romanesque et à des conversations caractéristiques a paru le propre de ses deux maîtres, on comprendra la gratitude éternelle qu’il leur a vouée. Le réalisme, depuis, a systématisé davantage cette partie de la technique nécessaire ; il s’agissait, vers 1828, de la faire admettre, non comme un enjolivement, une façon d’agrément, une atmosphère surajoutée à des psychologies, mais comme un élément organique du roman. Et l’on comprend que Balzac, jusqu’assez tard dans sa carrière, ait tenu à justifier ce genre d’ingrédients, dont des lectrices pressées risquent de faire trop bon marché. Surtout quand le décor sera, dans sa pensée, lié non seulement au passé, mais aux personnages actuels, par une autre loi, celle de l’assimilation, quelle insistance ne mettra-t-il point à justifier de longues présentations de sites ou de villes ! Après l’admirable tableau de l’immuable Guérande, dans Beatrix : « Les cadres devraient passer avant les portraits. Chacun pensera que les choses ont dominé les êtres. Il est des monuments dont l’influence est visible sur les personnes qui vivent à l’entour ». Ici, Walter Scott, Fenimore Cooper, les maîtres de dessin de l’écrivain français, amplement dépassés par lui, ne suivraient plus, sans doute. C’est que son génie n’entend pas s’en tenir au rattachement topographique, au plaisant conditionnement des actes par des liens concrets : sa recherche des causes va au-delà, non sans témérité.