‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 41 sur 129 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

POUR UN «MUSEUM « DE L’ESPÈCE HUMAINE

Lavater, Gall et autres physiologistes ont trouvé le secret de deviner les affections morales, physiques et intellectuelles des hommes par l’inspection méditée de leur physionomie, de leur démarche, de leur crâne.

Physiologie gastronomique. I. Introduction.

Le tourment de l’unité, inévitable rançon de toute grande activité analytique, viendra surtout hanter Balzac, maniaque de l’observation, voyeur obstiné des particularités humaines, lorsque, vers la trentième année, il sera tout entier à son dur métier de littérateur, de « forçat de plume et d’encre ». Or il a en ces années proches de 1830, fait son profit des nouvelles hypothèses sur la création qu’avaient proposées les sciences naturelles avec Geoffroy Saint-Hilaire, remplaçant pour une bonne part celles qu’une longue tradition accréditait jusque-là : alors qu’au XVIIIe siècle un Buffon, un Linné classifiaient la diversité du monde vivant sans introduire, au fond, la notion de mobilité dans un univers « créé » et définitif, c’est le devenir de la terre et de ses habitants qui s’imposera à toute investigation. Cuvier, fidèle à l’hypothèse des espèces immuables, reste mitoyen de deux conceptions. Le Muséum d’histoire naturelle — où un laïque pouvait risquer des incursions que rebute peut-être la technique de la méthode, mais que récompensent des vues grandioses sur le Monde — a été un des pôles de la vie cérébrale de Balzac à l’âge où prenait pour lui un intérêt singulier tout ce qui jetait quelque lumière sur la condition réelle de l’humanité. Les idées des grands naturalistes français offraient une sorte d’armature et de garantie à des notions plus audacieuses qui sont, pour cet autodidacte, les « clefs » de l’observation, de l’interprétation, appliquées à l’humanité.

De bonne heure, l’importance de ces théories pour l’intelligence et la reconstitution des phénomènes humains devait s’imposer à notre apprenti de lettres. Si, à la pension Vauquer, on discute les

POUR UN « MUSEUM » DE L’ESPÈCE HUMAINE

théories de Gall, et si Bianchon déclare que l’extraordinaire père Goriot a « la bosse de la paternité », ce ne sont point là propos en l’air et simple boutade proverbiale. Le Père Goriot dédié au « grand et illustre Geoffroy Saint-Hilaire, comme un témoignage d’admiration de ses travaux et de son génie », ce sera essentiellement une « planche » d’histoire naturelle humaine dont un ancien élève-naturaliste peut s’enorgueillir. Faut-il dire toute notre pensée ? Le souvenir insistant voué, dans ce livre fameux, à un milieu d’étudiants de 1819 témoigne de l’attraction exercée, à ce moment ou peu après, par le libre enseignement donné précisément , au Muséum d’histoire naturelle, par une phalange de savants émérites. Deux mille « élèves » fréquentaient, sans programme trop défini, les salles de cours, les laboratoires, les galeries que le grand Cuvier avait su organiser comme un ensemble où se faisait, authentiquement, de la science 1.

Or, ce que ces messieurs du Jardin-du-Roi ont fait pour les espèces végétales et animales, qui donc permettra de le tenter pour l’espèce humaine ? L’École de Médecine pratique l’initiation à l’art de guérir, et c’est beaucoup ; mais c’est bien tout. Les autres Facultés — Balzac plus tard s’en indignera • — sont furieusement indifférentes à toutes les sciences qui voudraient scruter le tréfonds de la nature humaine dans ses conditions biologiques. Et pourtant ! Voici un arracheur de masques qui tient à fonder la connaissance de l’homme sur des procédés d’investigation aussi sûrs

1. Un témoignage de l’éclat très particulier que prend, sous la direction de Cuvier, cette institution du Muséum, est publié vers ce moment même : Deleuze, Histoire et Description du Muséum royal d’histoire naturelle. Paris, 1823, deux beaux volumes qui sont une sorte de témoignage évident et officiel de l’activité renouvelée de l’institution. En 1820, Balzac écrivait à sa sœur qu’il a abandonné le Jardin des Plantes pour le Père-Lachaise, et c’est, semble-t-il, une boutade qui sert de conclusion à toute une période. Le monde plus « cosmique » du Jardin du Roi lui a révélé ce qu’il pouvait apprendre, et il le trouve triste ; il va au Père Lachaise « faire des études de douleur » parmi les hommes. Notons que les cours et les démonstrations, la bibliothèque et les galeries ouvertes au public, le mardi et le vendredi, l’étaient aux étudiants les autres jours aussi. Deux des contributions de Balzac aux Animaux peints par eux-mêmes de P. J. Stahl et Granville, Guide-Ane et Les Amours de deux Bêtes, témoignent d'une intimité fort poussée avec les petits secrets de la maison. Le chimiste Vauquelin (1763-1829), très aimablement évoqué dans César Birotteau où il joue un rôle réel, faisait partie du personnel de la maison, où il enseignait la « chimie appliquée aux arts ». Or, d’après le roman de Balzac, il est, lui aussi, partisan de l’agencement synthétique du monde. « La première loi que Dieu suive est d’être conséquent avec lui-même ; sans unité, pas de puissance... » Il est permis de croire que si le chapitre iv de la Femme abandonnée débute par la description d’une perspective offerte par « le boulevard intérieur qui mène au Jardin des Plantes », - — boulevard Blanqui, — c’est le souvenir d’un itinéraire bien connu du fiévreux débutant.

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