‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 42 sur 129 · BALZAC ÉLÈVE LIBRE DU MUSEUM · texte numérisé non relu

BALZAC ÉLÈVE LIBRE DU MUSEUM

que ceux de la paléontologie et de la zoologie. Comment connaître le fond des êtres humains, le substratum de la psychologie ellemême, la matière génératrice de volontés et de sentiments, si l’on est indifférent à la nature des corps ? Les naturalistes ont établi des tables de concordance pour les caractères apparents des êtres dont ils ont à s’occuper ; l’induction — pratiquée par Cuvier, on le sait, avec une maestria dont Balzac reste troublé et ne se lassera point de faire l’éloge — complète les données de l’observation, guidées ici par des vues imaginatives incomparables et par une conception, d’origine mystique et swedenborgienne, semble-t-il, sur la vie de l’Univers dans son ensemble. Où trouver pour l’être humain, si difficile à juger d’après ses actes, supérieurs ou inférieurs, rarement équivalents, à sa réelle essence, souvent caché derrière sa propre parole, « donnée à l’homme pour dissimuler sa pensée », des procédés d’investigation sur lesquels s’appuyer ? C’est ici qu’opèrent deux initiations auxquelles il faut bien s’arrêter avec quelque détail, malgré le caractère peu scientifique de leurs prémices et de leurs méthodes. Mais il y aurait un véritable aveuglement à faire fi de ces données auxquelles croyait le grand romancier, sous prétexte que la science aujourd’hui les réprouve. Quel historien se dispense de faire appel au Traité des Passions ou à Y Ancien Testament pour expliquer la psychologie cornélienne ou la Politique tirée de l’Ecriture sainte ?

De ces deux initiations assez déconsidérées aujourd’hui, l’une se rattache à un progrès incontestable dans la localisation des fonctions du cerveau ; l’autre tient à une conception mystique de l’individu, microcosme agencé comme un ensemble et un monde complet : elles avaient toutes deux, pour un esprit soucieux de systématiser la personnalité humaine, d’organiser le concret et l’abstrait, le corps et l’âme, l’individu et son milieu, l’avantage d’offrir des vues d’apparence scientifique. Gall et Lavater étaient tout prêts, en effet, à guider Balzac dans une recherche passionnante.

Notre romancier n’avait pas à découvrir Gall : il le trouvait à portée de sa main, et comme à son chevet. L’inventeur de la phrénologie, Allemand 1 naturalisé français le 29 septembre 1819, avait

1. Dans un différend fameux avec un lecteur du Constitutionnel (cf. Spœlberch, Histoire, p. 122), Balzac, qui déclare ne pas savoir un mot d’allemand mais connaître

POUR UN « MUSEUM » DE L’ESPÈCE HUMAINE

occupé l’attention du monde savant quand Balzac, jeune homme, cherchait ardemment sa pâture intellectuelle : c’est de 1810 à 1818 qu’il faisait paraître le grand ouvrage résumant de longues années de travaux, de cours, de conférences, de consultations, où l’erreur et la précipitation le disputaient à la sagacité de l’observation. Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier : ces quatre volumes in-40, avec leurs planches gravées, étaient suivies en 1825 d’une publication plus étendue encore, les Fonctions du cerveau, qui donnaient la nomenclature des diverses facultés mentales et surtout — grande affaire pour les observateurs de profession ! — le détail des signes phrénologiques auxquels on les peut reconnaître. Même un amateur ou un simple curieux pouvait retenir, de cet enseignement si contesté aujourd’hui, quelques données essentielles : le cerveau n’est pas un organe unitaire, mais une combinaison de zones nettement localisées, dont chacune a une fonction spéciale et atteint son plein développement à des stades différents de la vie ; la forme et la surface extérieure du crâne sont déterminées par le modelé du cerveau, et les inégalités ou les reliefs de celui-ci se retrouvent dans les bosses ou les creux de la surface crânienne. « L’homme au front lisse n’a jamais réfléchi », disait Napoléon qui de son côté, sur ce point comme sur tant d’autres, offre à Balzac qui l’admire de durs aphorismes à l’appui de ses idées.

Cependant, pour un amateur tel que ce jeune curieux, un traité systématique demeure assez rebutant : rien ne vaudra jamais, au gré de l’humeur interrogante d’un Balzac, un premier initiateur, capable de traduire en clair des notions techniques à l’usage de notre avide autodidacte. Précisément l’apprenti romancier en quête d’initiation trouvait, d’office, un démonstrateur à portée de la main. S’il a beaucoup admiré Broussais, collaborateur éventuel de Gall et auteur de publications phrénologiques, il avait surtout dans la personne du médecin de sa famille, qui devint le sien propre, un guide familier et apprécié.

Le Dr T. B. Nacquard avait publié en 1808 son Traité sur la

beaucoup l’Allemagne, s’étend sur la dignité relative du mot de Pforzheim (non sans commettre un contresens), et termine sa défense de cette petite ville par cette revendication de fidèle disciple : « Pforzheim... a vu naître Reuchlin et Gall ». On est en 1846, quand la phrénologie est bien négligée. Il est possible que Balzac doive à Gall en personne la révélation de l’accent allemand : il est, à ma connaissance, le premier personnage à jargon tudesque, dans les Souvenirs d’un paria, XI (1829-30).

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