LES IDÉES DE GALL
nouvelle Physiologie du cerveau : il se proposait d’y suivre « une route moyenne, également étrangère à une critique outrée et générale, comme à une adoption sans restriction » et d’y « présenter des doutes pour solliciter de nouveaux éclaircissements ». Cependant, auditeur fidèle et disciple direct de Gall et de son collaborateur Spurzheim, cet intelligent praticien prend lui-même position. Il rejette l’inculpation de fatalisme et celle de matérialisme au nom de l’éducation et de l’esprit, distingue entre la velléité — simple penchant — et la volonté ■ — combinaison de motifs d’agir —^procède enfin à la façon du maître à une localisation successive, qu’il suppose vérifiée, des principales facultés. « Comme nos facultés intellectuelles ont leur siège dans le cerveau, il n’y a que lui qui puisse les déceler, ou le crâne qui en reçoit sa forme... »
Contrebattue par les gros bataillons de la Faculté et de l’Académie, cette doctrine aventureuse ne risque-t-elle pas, malgré tout, de faire pauvre figure dans le conflit des doctrines ? Par bonheur, le prophète en personne entr’ouvre, loin des temples officiels de la science, laquelle néglige de faire entrer la jeunesse pensante dans ces régions discréditées, des asiles semi-clandestins où Balzac a certainement jeté des regards curieux.
En 1823, le docteur Gall occupait à Paris un vaste appartement rue de Grenelle Saint-Germain 1 : il y faisait tous les soirs, à 8 heures, devant un auditoire hétéroclite, un cours de phrénologie. « Je crois voir encore, dira, dix ans plus tard, un des assistants, la grande table de noyer autour de laquelle nous nous pressions attentifs et avides, et où venait prendre place, au milieu de nous, tous les soirs à huit heures bien précises, notre respectable maître... Comme le plus grand nombre des auditeurs était composé d’élèves en médecine, presque tous admis dans les divers hôpitaux de Paris, il arrivait souvent qu’on apportait au docteur Gall des crânes de ■toutes les qualités, de toutes les dimensions ; aussitôt que la mort
1. Exactement, d'après Y Almanach royal de 1827, rue de Grenelle Saint-Germain, n° 50. Les Souvenirs d'un paria sont, dans l’œuvre de Balzac, un témoignage du zèle avec lequel ces « travaux pratiques » étaient suivis. Voir Gazelle des Tribunaux, 19 septembre-24 octobre 1833, un échange de vues sur le degré de fatalité qu’implique une « organisation » qui, trahie par les indices extérieurs, pourrait signifier l'inéluctable penchant à la criminalité. La série d’articles est intitulée : De la phrénologie dans ses rapports avec la justice criminelle. C’est dans le numéro du 8 octobre qu 'Une séance chez le D* Gall est relatée par Landrin, avocat. Cf. sur l’intérêt que ces questions suscitaient chez un écrivain de l’époque, avec qui Balzac a ■collaboré, Henry Berthoud, le Cabinet du docteur Gall [au Jardin des Plantes] dans ■ la Presse du 15 mars 1840.
POUR UN « MUSEUM » DE L’ESPÈCE HUMAINE
avait fait tomber une tête qui paraissait remarquable, elle allait enrichir la collection de notre digne docteur... Dans la doctrine que nous ne jugeons pas ici, il tenait pour principe constant et certain, qu’on ne peut dire à l’inspection de la tête d’un homme, ni ce qu’il a fait ni ce qu’il fera, que l’homme n’est pas assujetti, comme sous une main de fer, sous le despotisme irrésistible de son organisation... »
Que Balzac se soit personnellement risqué dans ce laboratoire inquiétant, ou qu’il ait simplement suivi le développement que prenait la doctrine phrénologique, il n’importe : Rastignac conseillant à Bianchon d’appliquer le système de Gall au cas tératologique de Goriot, et de lui « tâter la tête » plutôt que de le disséquer, c’est Balzac défendant la théorie des instincts localisés, strictement rattachés à une zone du cerveau, contre le scepticisme d’un élève des augures adverses. Et si Goriot, dédié à Geoffroy Saint-Hilaire, semble à son auteur fort digne d’une destination aussi caractéristique, c’est que l’histoire naturelle du genre humain y fait à son gré un pas formidable. Nous l’apprécions aujourd’hui pour d’autres mérites, mais il convient de jouer le plus longtemps possible, en ces matières, le jeu authentique d’un auteur : son œuvre sait assez vite, si elle est viable, prendre des directions divergentes !
Gall meurt à Montrouge le 22 août 1828, peu avant le départ de Balzac pour Fougères, où l’incident des chapeaux indigènes, trop petits pour épouser la circonférence crânienne du futur grand homme, a une parfaite saveur de démonstration phrénologique ; et, dans les Souvenirs d’un paria (1829-30), le disciple affirme sans retard sa fidélité. « On se rit maintenant de ses bosses et des organes auxquels elles correspondent ; mais ses idées à cet égard ne sont peut-être pas aussi extravagantes que le prétendent ses adversaires ». Enfin, aussi tard qu’ en juillet 1835, Balzac regrette que la Biographie Michaud ne lui ait pas confié l’article Gall, « que mes connaissances me mettaient plus à même de traiter, et qui vous aurait peut-être fait mon débiteur ». C’eût été pour lui, en tout cas, une façon de payer sa dette à un informateur fécond — et aussi de liquider son compte avec lui, car il semble que Balzac, sur le tard, n’ait pas laissé d’être impressionné par les objections faites aux hypothèses de Gall par de plus attentifs dissecteurs de la fibre humaine.
Mais son œuvre n’en est pas moins imprégnée de sagesse — ou