L INFLUENCE DE GALL
de prétention ■ — phrénologique L Louis Lambert a une tête d’une grosseur remarquable, un front dont les dimensions ont « quelque chose d’extraordinaire, même pour nous, insouciants, comme on peut le croire, des pronostics de la phrénologie, science alors au berceau » : c’est évidemment celui de tous ces signalements qui compte le plus pour la croyance de Balzac. Tous ses caractères forts et intelligents conserveront cette particularité, Argow et Montriveau comme Z. Marcas et Claës, lequel a aussi « les protubérances dans lesquelles Gall a placé les mondes poétiques » ; leurs antagonistes, les faibles et les débiles, Melle de Cormon et le comte d’Her ou ville comme Mme Vaudremont, ont des crânes étroits, Goriot un front bas. Ajoutez-y tout de suite l’ampleur du front chez M. Clousier, sa hauteur chez M. Longueville, sa courbe chez Maître Cornélius — avec les exceptions que Balzac se pique de proposer au système du maître, Minoret-Levrault et sa forte tête, Isidore l’hydrocéphale, le comte Octave et M. de Mortsauf, de qui le front trop vaste dénote un penchant à la folie - — comme chez Victor Hugo d’ailleurs, qui a pour Balzac, en 1845, «le crâne d’un fou ». M. d’Espard a une « cambrure du front qui aurait pu faire croire à quelque peu de folie », mais Bianchon a le front bombé, harmonieux et noblement modelé. Et Bianchon, ne l’oublions pas, est le témoin par excellence de la Comédie.
Tandis que le culte de Gall pouvait très bien se satisfaire des singularités connues du père de Balzac, grand partisan de 1’ « eugénique », disposé à ne connaître dans la nature humaine que des facultés simples, assignées à des centres d’impulsion très définis, la déférence à Lavater se serait plutôt accommodée des curiosités et des excentricités mystiques de sa mère. Cette singulière personne, trouvant volontiers, pour des tracas domestiques qu’elle s’exagérait, des échappées dans des bizarreries de songe et de foi, possédait-elle la Physiognomonie du pasteur zurichois dans les éditions
1. Le cas de Balzac, dans la littérature française, est assez rare pour que j’aie pu, dans l’étude citée plus loin, « isoler » une tradition voisine, mais différente, celle qui s’occupe des traits de la physionomie. On trouvera l’essentiel dans G. M.
Fess, The correspondance of physical and material factors with character in Balzac
(Publ. of the University of Pennsylvania Sériés in Romanic languages and litera-
tures, n° 10) Philadelphia, 1924. Sur le succès de Gall, G. von Struve, Die Phréno¬
logie in und ausserhalb Deutschlands. Heidelberg, 1843.
POUR UN « MUSEUM » DE L’ESPÈCE HUMAINE
que la tin du XVIIIe siècle et le début du XIXe ont multipliées ? Honoré, en tout cas, est tout fier d’avoir à lui, quand il s’émancipe pour de bon, ce grand manuel d’observation systématisée. « J’ai acheté, écrit-il à sa sœur le 20 août 1822, un superbe Lavater qu’on me relie- : on peut croire qu’il s’agit de la belle réédition, publiée en 1820 par le Dr Maygrier, du Lavater qu’avait donné Moreau de la Sarthe en 1807, avec les 600 gravures qui en illustraient le texte 1. Ces dix volumes in-8° permettent au romancier, devenu l’heureux propriétaire d’un ouvrage aussi complet, de perfectionner des présentations physiques qu’il voudrait parfaites et cohérentes comme les descriptions des naturalistes.
Comme les romans informes de 1822 sont sans doute livrés au prote, en tout cas rédigés au moment de cette bienheureuse acquisition, ils ne tirent aucun bénéfice des détails de physionomie systématique qui s’y trouvent. Rien de moins conforme à des données précises que cette présentation de Lunada dans le Sorcier :
Ses yeux grands, ronds et brillants, annonçaient, par leur mobilité, une âme facile à exalter ; son front large, ses lèvres assez épaisses, semblaient dire combien son cœur était grand, généreux, et fier de cette fierté qui n’exclut pas la confiance et la bonté...
Au contraire, la production balzacienne qui débute aux Chouans reste sensible, non point à une correspondance vague entre le moral et le physique, mais à la convergence des traits, à la valeur des plus légers indices, à toutes les données préconisées par Lavater. Notre terrible pétrisseur de masques procède avec la prudence d’un animalier qui s’entourerait de documents, de relations de voyageurs, pour ne point refaire au hasard le rictus des grands fauves ou la figure des gazelles et des antilopes. Peut-être a-t-il même tenu à ne se séparer de son précieux Lavater qu’assez longtemps plus tard, et quand les délais et les lenteurs des relieurs ne l’effrayaient plus. Car un Lavater en 10 volumes in-8° (à 2 francs par volume pour la reliure !) fait l’objet d’une mention dans les notes du 20 avril et du ir août 1831 ; pour calmer l’impatience du maître, le premier de ces mémoires l’avisait que « Lavater sera
1. Cf. F. Baldensperger, Les théories de Lavater dans la littérature française ( Études d histoire littéraire, 2® série, Paris, 1907). Ma suggestion me semble confirmée par ce détail : la Théorie de la Démarche, qui est en somme l’extension de divers principes lavatériens, cite incidemment le Dr Maygrier.
l’initiation a lavater
prêt a là fin do la semaine », et le second facturait le précieux ouvrage enfin relié.
Sans doute est-ce au perfectionnement de sa manière à cet égard que faisait allusion Balzac, quand il représentait Lucien de Rubempré (Illusions 'perdues ) recevant son premier roman corrigé par D Arthez : « Ses portraits, un peu mous de dessin, avaient été accusés et coioriés ; tous se rattachaient aux phénomènes curieux de la vie humaine par des observations physiologiques, dues sans doute à Bianchon, exprimées avec finesse et qui les faisaient vivre... »
Sur beaucoup de points d’ailleurs, cela va sans dire, Balzac perfectionne ses maîtres. Que de remarques incidentes, parfois « souscutanées » comme le dit Sainte-Beuve si méchamment, raffinent sur 1 observation un peu grosse du pasteur zurichois et de ses adaptateurs ! Surtout quand il s’agit de la femme, le grand romancier ne tarit pas de menues allusions à des indices légers, de détails quasisecrets, dont le rapport à l’ensemble lui paraît garanti par les substructures du système auquel il accorde toute créance à l’heure de sa maturité.
Le tome II du Lavater de 1820 renfermait un large développement bien propre à justifier l’ambition, croissante chez le romancier, de « coordonner ses créations ». Élève intermittent du Muséum, fervent adepte de Geoffroy Saint-Hilaire pour l’unité de composition organique comme il l’avait été de Cuvier pour la loi de dépendance des organes, Balzac devait lire avec enthousiasme ces lignes :
...Une partie tient à l’autre comme à sa racine... Chaque partie d’un tout organique est semblable à l’ensemble et en porte le caractère... Comme chaque partie du corps se trouve en rapport avec le corps auquel elle appartient, la mesure d’un seul membre, d’une seule petite jointure du doigt, peut servir de règle pour trouver et pour déterminer les proportions de l’ensemble, la longueur et la largeur du corps dans toute son étendue... C’est ce qui fait que chaque corps organique compose un tout dont on ne peut rien retrancher, et auquel on ne peut rien ajouter sans qu’il résulte du désordre ou de la difformité... La nature ne s’amuse pas à apparier des parties détachées, elle compose d’un seul jet ; ses organisations ne sont pas des pièces de rapport... Le corps humain peut être envisagé comme une plante, dont chaque partie conserve le caractère de la tige...
Conclusion première : le visage humain et le détail de ses traits, l’habitus corporis, démarche, attitude, sont strictement révélateurs
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de l’être. Ces mille et une particularités dont s’agrémente, au repos ou en action, la marionnette humaine, ne sont pas seulement cet alphabet expressif qui amuse tout vrai disciple de Tristram Shandy: ce sont de parfaites algèbres qui permettent de mettre de sûres valeurs sous l’apparent caprice de leurs signes.
En 1829, dans la Physiologie du mariage (Méditation XV), l’adhésion à Lavater prend la valeur d’un programme authentique : « La physiognomonie a créé une véritable science. Elle a pris place enfin parmi les connaissances humaines... Les habitudes du corps, l’écriture, le son de la voix, les manières, ont plus d’une fois éclairé la femme qui aime, le diplomate qui trompe, l’administrateur habile ou le souverain obligés de démêler d’un coup d’œil l’amour, la trahison ou le mérite inconnus. L’homme dont l’âme agit avec force est comme un pauvre ver luisant qui, à son insu, laisse échapper la lumière par tous ses pores... »
La première forme que Balzac va donner à son zèle lavatérien — en dehors de quelques boutades corrigées encore par un sourire à la Sterne - — ce sont les « physiologies » qui suivent celle du mariage et qui, plus expressément que ce livre scabreux, s’en tiennent à reconstituer ces parfaits ensembles de l’apparence et de la substance, les « essais analytiques » où des microcosmes paradoxaux nous sont présentés, d’accord avec la loi de l’unité de composition de tous les êtres. Étude de mœurs par les gants (janvier 1830), Physiologies de la toilette (juin-juillet 1830), gastronomique (août-octobre 1830), des positions (juillet 1831 ),du cigare (novembre 1831). Théorie de la démarche (août-septembre 1833), Monographies du gamin, de la grisette, du claqueur, surtout de l’épicier (1839),^ rentier (1840), et de l’employé (1841) :tout cela, entrelardé de morceaux incidents, d’« études de philosophie morale », etc., ce sont les gammes que multiplie le grand romancier pour se mettre en forme. Très inégaux d’importance et de valeur, ces exercices cachent tous, sous l’enrubannement humoristique ou la désinvolture parfois un peu lourde, une codification, à la Lavater, de quelques habitudes, indices, symptômes, accessoires ou colifichets, réputés indifférents ■ par le commun des hommes, rattachés ici à de parfaits ensembles. « De toutes les parties de la toilette, la cravate est la seule qui appartienne à l’homme... » « Lavater ayant bien dit, avant moi, que, tout étant homogène dans l’homme, sa démarche devait être au moins aussi éloquente que sa physionomie ; la démarche est la physionomie du corps... »