FANTAISIES SUR L’UNITÉ
Aussi, quand Balzac s’attarde, dans Y Autre Étude de femme, à décrire la démarche de la Parisienne, avec « un certain mouvement concentrique et harmonieux qui fait frissonner sous l’étoffe sa forme suave ou dangereuse..., une science de plis sur les bras, à la taille, autour du cou, qui drape la plus rétive étoffe..., une façon d’avancer le pied en moulant la robe avec une si décente précision qu’elle excite chez le passant une admiration mêlée de désir, mais comprimée par un profond respect » — ce n’est pas un dandy qui muse, ou un chroniqueur boulevardier qui fait de la copie ; c’est un « naturaliste » qui travaille. Pour reprendre le terme technique dont il lui plaisait de se servir [le Contrat de Mariage), c’est un « anthropologiste » qui fait de la science expérimentale.
Exagérations d’un fantaisiste qui s’amuse ? Paradoxes d’un habile homme qui sait bien que, pour piquer l’attention d’un public blasé, rien ne vaut la pointe de cocasserie qui, au fond, n’engage à rien si elle se glisse en assaisonnement, en condiment, dans une substantielle nourriture ? N’en croyez rien. L’exagération, le paradoxe, Balzac n’y atteint que si, entraîné par sa verve ou par le désir de la surenchère méridionale, il se lance dans des cocasseries que les maîtres du Muséum ne sauraient lui permettre : certaines Physiologies ne sont tolérables que si l’on y écoute Gaudissart à la table d’hôte. De même, Balzac affirmera (Secrets de la Princesse de Cadignan, juin 1839) qu’ « une femme instruite peut lire son avenir dans un simple geste, comme Cuvier savait dire en voyant le fragment d’une patte : Ceci appartient à un animal de telle dimension, avec ou sans cornes, carnivore, herbivore, amphibie, etc., âgé de tant de mille ans... » Cuvier, bon chrétien, aurait sans doute rappelé à l’ordre un élève aussi aventureux que Balzac l’autodidacte, qui se lance dans la prévision des temps à venir.
« On nous a donné les mœurs et le caractère des individus par les traits de la figure ou la manière de mettre sa cravate ; ce serait une étude curieuse que celle du caractère et des actions par l’inspection des gants, le lendemain d’un bal ou d’un raout ! » Balzac, causeur de salon, le Balzac des loges à l’Opéra, des grooms en livrée et des vêtements fashionables, poussera ce paradoxe à ses limites, et c’est un jeu parfait pour gens du monde ; c’est aussi l’un des points de départ du roman policier, puisque les Sherlock Holmes partiront volontiers de cette idee que « tout se tient », au moins dans un « beau crime », et qu’il s’agit, au moyen d’un indice qui peut être minime, évanescent, négligeable en apparence, de recons-
POUR UN «MUSEUM» DE L’ESPÈCE HUMAINE
truire un ensemble dont l’acte meurtrier ou le vol prémédité sont en quelque sorte le principe vital et Y âme.
Par bonheur, en général, le romancier jettera du lest et se contentera d’un minimum d’évocation physique et de saturation physiologique dans sa galerie merveilleuse d’êtres humains. Discrètement, il s’abstiendra même de donner trop tôt, à sa clientèle préférée, des signalements trop marqués. Ce n’est qu’à partir de trente ans qu’une femme a une physionomie caractérisée : jusqu’à cet âge, l’éducation, le désir de plaire, empêchent l’individualité féminine de se marquer sur les traits. Mais plus tard • — à un âge qu’il n’a pas précisé — Balzac estime qu’un visage de femme âgée ne peut être déchiffré que... par une autre vieille dame. A l’observateur de tirer parti d’autres indices, la taille, le squelette invisible mais discernable ; « la taille ronde est un signe de force, mais les femmes ainsi construites sont impérieuses, volontaires, plus voluptueuses que tendres. Au contraire, les femmes à taille plate sont dévouées, pleines de finesse, enclines à la mélancolie ; elles sont mieux femmes que les autres. La taille plate est souple et molle, la taille ronde est inflexible et jalouse (Lys dans la vallée) ». De même, dans Fleur des pois (Contrat de mariage), Nathalie avait la taille ronde, « indice immanquable d’une volonté qui souvent arrive à l’entêtement >., et ses mains de statue grecque annonçaient « un esprit de domination illogique... »
A l’observateur aussi d’accorder quelques signes, inhérents à la structure féminine, avec d’autres indices faisant partie de la gamme accoutumée des physionomistes, comme ici (Beatrix) :
Les femmes froides, frêles, dures et minces, comme est Mme de Rochefide, ces femmes dont le cou offre une attache osseuse qui leur donne une vague ressemblance avec la race féline, ont l’âme pâle de leurs yeux clairs, gris ou verts... [D’autre part] Au lieu de se creuser à la nuque, le col de Camille Maupin forme un contour renflé qui lie les épaules à la tête sans sinuosité, — le caractère le plus évident de la force...
D’ailleurs, si l’individualité véritable de la femme reste, jusqu’à trente ans, indéfinie et flottante par nature, le fond de son être est tout de même inscrit, selon Lavater et Balzac, dans des détails de physionomie qu’il n’est donné à personne de répudier : les héroïnes de la Comédie humaine ont beau faire, elles rejoignent sous le verre grossissant de l’analyse expérimentale leurs compagnons