‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 46 sur 129 · LE DÉTAIL PHYSIOGNOMONIQUE · texte numérisé non relu

LE DÉTAIL PHYSIOGNOMONIQUE

mâles, plus vite formés, moins malléables et plus grossiers. Mais Balzac est trop indulgent aux femmes pour ne pas leur laisser davantage le bénéfice des circonstances altérantes.

Est -il nécessaire de faire défiler, en les décomposant, les innombrables personnages de la troupe ? Peut-être, puisque, lecteurs, nous nous contentons en général de les voir dans leur unité, et qu’il importe de les décomposer ici dans leurs principaux éléments physiognomo niques. Comme Lavater, Balzac attribue au nez une valeur révélatrice éminente ; il s’étonne que Melle Cormon (Une vieille fille) possède « un nez aquilin contrastant avec la petitesse de son front, car il est rare que cette forme de nez n’implique pas un beau front »;le nez aquilin de M. d’Hauteserre (Une ténébreuse affaire) « relevait un peu sa figure » ; celui de Sylvain Pons, donquichottesque, « exprime une disposition native à ce dévouement aux grandes choses qui dégénère en duperie », tandis que celui de Roguin est « ignoblement retroussé » ( Cousin Pons ) ; pour l’élève comme pour le maître, « l’immobilité des narines accuse une sorte de sécheresse » (Camille Maupin dans Béatrix).

« De grosses lèvres bien prononcées, avance la Physiognomonie, répugnent à la fausseté et à la méchanceté » : Melle Cormon aura « de grosses lèvres rouges, l’indice d’une grande bonté », et Popinot « une bouche sur les lèvres de laquelle respirait une bonté divine..., de bonnes grosses lèvres rouges, à mille plis... » (V Interdiction) . Tous les personnages vraiment sympathiques, l’abbé Bonnet, le Dr Benassis, auront de grosses lèvres. Inversement, le méchant homme a « les coins de la bouche abaissés », et des lèvres resserrées, remontant aux deux extrémités, dénotent un fond de vanité, peutêtre aussi de malice : Grandet, Gobseck, le farouche Italien de V Autre Étude de femme.

Quant au menton, Lavater lui attribuait une extrême importance : « un menton mou, charnu et à double étage est, la plupart du temps, la marque et l’effet de la sensualité ». Chez Véronique (Curé de Village), «le menton et le bas du visage étaient un peu gras, et cette forme épaisse est, suivant les lois impitoyables de la physiognomonie, l’indice d’une violence quasi-morbide dans la passion ». « Les femmes à menton gras sont exigeantes en amour » (Béatrix). A l’inverse, « les mentons plats, disait Lavater, supposent la froideur et la sécheresse du tempérament » : le déplorable mari du Lys dans la vallée, M. de Mortsauf, a le menton « droit et long ». Enfin, le menton de galoche, indice d’un vice rachitique,

POUR UN « MUSEUM » DE L’ESPÈCE HUMAINE

marque de pusillanimité, échoit à M. d’Hauteserre et à son « air de soumission en parfaite harmonie avec son caractère »,et à Athanase Granson qui finit par le suicide.

L’oreille humaine ne tient pas beaucoup plus de place chez Balzac que chez son informateur. En revanche, il a merveilleusement enrichi l’étude et la description de l’œil et surtout du regard : alors que son guide, médiocre coloriste, s’en tenait aux formes, à la coupe de l’œil, ou à quelques couleurs fondamentales, signalait quelques traces de « génie » ou de médiocrité qu’il associait à des observations peu différenciées, Balzac a singulièrement étendu la gamme des iris humains et de leur signification, depuis les petits yeux jaune clair du juge Camusot, « pleins de cette défiance qui passe pour de la ruse », jusqu’aux « yeux verdâtres de Mme de Mortsauf, semés de points bruns », depuis l’œil clair, jaune et dur, lumineux sans chaleur, de son mari, ou les yeux, jaunes comme ceux d’une fouine, de Gobseck, jusqu’aux yeux gris, à la fois doux et fiers, d’Ursule Mirouët, aux yeux gris mélangés de noir, et si résignés, de Melle Taillefer, aux yeux d’un bleu riche et clair de B. Claës. Il sait que la couleur apparente des prunelles trompe parfois : Natalie a des yeux « noirs en apparence, mais en réalité d’un brun orangé » (Contrat de mariage). Surtout, il sait distinguer entre l’œil et le regard, parle de « ces regards à l’aide desquels les femmes blondes paraissent être brunes » (Secrets de la Princesse de Cadignan) ; et ses thèses favorites se retrouvent dans le fluide impondérable qui flue entre les paupières, éclat solaire annonçant, chez Wilfrid ( Seraphita ) « avec quelle avidité sa nature aspirait à la lumière », vivacité brusque, chez B. Claës, « que l’on a remarquée chez les grands chercheurs de causes occultes... 1 »

Dans le détail, encore une fois, tout ceci n’a jamais inquiété les lecteurs de la Comédie humaine : ils ont été heureux de n’avoir guère à imaginer les silhouettes et les visages, puisque le romancier prenait les devants. Mais, en son fonds intime, le grand metteur en

i. Un des témoignages indirects les plus significatifs est celui-ci, que donne Spœlberch de Lovenjoul dans son Histoire des œuvres de Balzac, p. 397 : l’auteur de Beatrix semble suivre de près, pour la présentation de plusieurs de ses personnages, les Portraits contemporains de Th. Gautier. Or, quand il s’agit de donner une couleur à des yeux, une forme à un nez, une couleur à un regard, Balzac n'hésite pas à se séparer du prosateur dont il tient à utiliser les ressources de style. Ceci se passe en 1838 ou 1839. La collection Spœlberch de Lovenjoul renferme, parmi les lettres de femmes reçues par le romancier, une protestation signée A. L. par laquelle une lectrice blonde proteste contre un propos du Père Goriot sur la fragilité féminine impliquée dans cette couleur-là.

l’adaptation au milieu

scène ne se lassait point d’appliquer ses théories et de faire jouer des signalements complets. La chiromancie elle-même ne l’effraierait point. « Si Dieu a imprimé, pour certains yeux clairvoyants, la destinée de chaque homme dans sa physionomie, en prenant ce mot comme l’expression totale du corps, pourquoi la main ne résumerait-elle pas la physionomie, puisque la main est l’action humaine tout entière et son seul moyen de manifestation ? » ( Cousin Pons). Et c’est un peu plus loin que, le plus sérieusement du monde, il déplore qu’on n’ait pas restitué, « sous le nom d’anthropologie, l’enseignement de la philosophie occulte ».

Gardons-nous de croire qu’à mesure qu’il s’éloignait de ses années d’apprentissage, l’initié se détachait de telles vues. Jusqu’au bout de sa carrière, Balzac y restera fidèle, puisqu’en 1847 encore, à Wierschownia, dans Y Envers de l’histoire contemporaine, il donnera à M. Bernard « un front, haut et d’un aspect menaçant, [qui] abritait sous sa coupole deux yeux d’un bleu d’acier, deux yeux froids, durs, sagaces et perspicaces comme ceux des sauvages... Le nez grand, long et mince, et le menton très relevé, donnaient à ce vieillard une ressemblance avec le masque si connu, si populaire attribué à don Quichotte ; mais c’était don Quichotte méchant, sans illusion ; un don Quichotte terrible... »

C’est au même maître qu’un trait moins spécial des constructions balzaciennes semble dû. « Les rapports de l’être moral avec les agents extérieurs de la nature » : c’est là, selon notre auteur, l’objet de la partie la plus intéressante de la physiologie, en tout cas d’une partie peu connue et féconde. « Pour qui contemple en grand la nature, fait dire Balzac au héros du Lys dans la vallée, tout y tend à l’unité par l’assimilation. Le monde moral doit être régi par un principe analogue ». Et, dans YEnvers de l’histoire contemporaine : « La loi qui régit la nature physique relativement à l’influence des milieux atmosphériques pour les conditions d’existence des êtres qui s’y développent, régit également la nature morale... » Enfin, par une extension prévue du principe d’adaptation dans la vie (Muse du département) : «Les etres tendent, par le sens indélébile de l’imitation simiesque, à se modeler les uns sur les autres. On prend, sans s’en apercevoir, les gestes, les façons de parler, les attitudes, les airs, le visage des uns des autres... »

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Fort d’une théorie dont il se dissimule sans doute le fatalisme menaçant et le danger secret, le romancier n’aura plus le moindre scrupule à décrire, puisque l’évocation du décor n’est qu’une autre façon de caractériser des personnages et, ainsi, de faire prévoir une action. La thèse, souvent, est ingénieuse. « A Paris, les différents sujets qui concourent à la physionomie d’une portion quelconque de cette monstrueuse cité, s’harmonisent admirablement avec le caractère de l’ensemble. Ainsi portier, concierge ou suisse, quel que soit le nom donné à ce muscle essentiel du monstre parisien, il est toujours conforme au quartier dont il fait partie, et souvent il le résume. » N’est-ce pas trop ingénieux ? Et ne connaissons-nous pas des concierges mal placés dans des quartiers distingués ? « Le cordon de tirage, au bout duquel pendait une olive crasseuse, fit résonner une petite sonnette dont l’organe faible dévoilait une cassure dans le métal. Chaque objet était un trait en harmonie avec 1 ensemble de ce hideux tableau ( Cousin Pons) ». N’est-ce pas trop systématique, encore une fois ? Et telle loge de concierge, dans une rue lépreuse, ne nous frappe -t-elle point par sa propreté, sa bonne tenue et l’aménité de ses occupants ? N’est-ce pas jouer avec ces « lois éternelles qui veulent que chaque partie d’une créature organisée se teigne de sa cause intime ? » Les organismes authentiques ne sont pas, malgré tout, la règle générale ; et une bonne part de liberté, un élément de chaos si l’on veut, ne laisse pas d’animer certaines parties d’un « tout » parfaitement cohérent par ailleurs. Une fantaisie telle que Une rue de Paris et son habitant (1845) fait véritablement insulte, non seulement à la rue Duguay-Trouin en 1827, aux membres de l’Institut qui ont passé soixante ans, mais aussi à l’humaine possibilité d’échapper au mécanisme.

Or ce qui est, philosophiquement, assez contestable, prend dans 1 ordre de 1 art descriptif, de l’évocation littéraire, une valeur singulière, une force de vie extraordinaire. Villes toutes pénétrées d’une « atmosphère » ou demeures aussi vivantes que leurs habitants ; maison d’Eugénie Grandet à Saumur, mélancolique à cause de 1 âme souffrante qu’elle abrite ; visqueuse pension Vauquer où 1 odeur de graillon remplit les escaliers, pénètre dans les chambres, déborde dans le jardin 1 ; repaire de Gobseck dans une calme province qui n’en peut mais,' — et « Gobseck et sa maison se ressemblaient. Vous eussiez dit de l’huitre et son rocher » ; pignon trian-

1. L. Stanley Galpin, The influence of environment in « le Père Goriot » (Mod. Lang. Notes, mai 1917).

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