‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 47 sur 129 · LES DÉCORS HOMOGÈNES · texte numérisé non relu

LES DÉCORS HOMOGÈNES

gulaire de Balthazar Claës à Douai, qui abrite « l’esprit de la vieille Flandre » endormi dans un jour tamisé et un clair-obscur de mystère ; immuable Guérande, qui confère aux habitants, tant elle est confinée sous ses remparts, le caractère de permanence « que la nature a donné à ses espèces zoologiques » ; simple maison du Chatqui-pelote, (la toute première, sans doute, des évocations domiciliaires du grand écrivain, et qui mérite de ce fait d’être célébrée avec un accent particulier), temple traditionnel de la cupidité rusée du marchand, abritant d’ailleurs, pour les « harmoniser » peu à peu à son atmosphère, la femme et les filles du négociant, « fleurs de comptoir » qui risquent de prendre les teintes et les airs de l’ensemble, et les jeunes apprentis de qui la gouaillerie parisienne devra, elle aussi, s’accommoder ; logis notable par son enseigne séculaire, emblème d’originalité savoureuse chez nos aïeux, et par sa façade familière aux promeneurs de la rue Saint-Denis ; habitacle du mercantilisme qui fait à la fois l’admiration d’un jeune artiste noctambule à cause de son pittoresque vieillot, et son scandale pour l’évidence de son utilisation commerciale : autant de décors qu’il serait malséant, si l’on comprend Balzac, d’interpréter comme de simples daguerréotypes encadrant des comédies ou des drames humains. Ce qu’il y faut voir décidément, c’est l’analogue de ces toiles, panoramiques ou fragmentaires, où les musées d’histoire naturelle réunissent, autour de leur figuration exotique, pingouins, antilopes ou serpents à sonnettes, un ensemble explicatif, terre, ciel et flore, qui fait de chaque être animé un si parfait exposant de son petit coin du monde.

Gall avait prétendu, au nom d’une science plus authentique, signifier à la « physiognomonie » un certain nombre de fins de nonrecevoir : des vues empiriques lui paraissaient compromettre ce moyen d’investigation. Lavater, de son côté, ne s’était préoccupé que très épisodiquement de déterminer, « depuis l’animal jusqu’à l’homme, les modifications qu’éprouve la tête dans sa forme... » Sur un point seulement les deux augures consultés par Balzac se trouvaient d’accord. Gall donnait, aussi bien que Lavater 1, une

i. Cf. Physiognomonie, trad. Moreau, t. II, p. 64 ss. Chez Gall, passim. La prompte collaboration de Balzac aux Animaux peints par eux-mêmes et ce titre même. Vie publique et privée des Animaux ; scènes de mœurs, témoigneraient à eux seuls de vues permanentes chez le romancier.

POUR UN « MUSEUM » DE L’ESPÈCE HUMAINE

grande importance à la persistance des types animaux dans l’homme : et en effet, la localisation des fonctions dans le cerveau et le cervelet, la détermination des traits extérieurs par un ensemble de tendances et d’instincts, n’exigeaient pas moins l’une que l’autre l’analogie secrète entre le roi des animaux et ses divers sujets. Balzac — le Balzac des Théories et des Physiologies — est disposé à suivre jusqu’au bout ses maîtres dans cette voie.1

Par bonheur, notre romancier ne poussera pas des vues de ce genre jusqu’à une transposition de Muséum ou de Jardin d’ Acclimatation. Mais il est certain que la Comédie humaine sous-entend, dans la plupart de ses parties, un belluaire, un bestiaire assez précis : non pas le prudent allégorisme des Renard le Fox, la plaisante caractéristique des Fables de La Fontaine, mais un vrai catalogue de complète ménagerie, un répertoire de jungle animée. Et, comme la présentation des personnages se contentera le plus souvent d’une simple allusion à cet égard, le relief de ces innombrables individus s’en trouvera secrètement augmenté, comme par un de ces artifices de stéréoscopie qui donnent trois dimensions à des images. De bonne heure, Balzac se sert de ces suggestions, qui chez lui sont des convictions ; elles ne lui manqueront jamais, et l’observation passionnée de la mêlée humaine lui permettra plutôt d’ajouter des types imprévus à ses répertoires que d’abandonner ses assimilations : il les fera d’ailleurs endosser à son cher M. Benassis longtemps après qu’il les aura prises sous son compte dans la Peau de chagrin : « les ressemblances animales, inscrites sur les figures humaines et si curieusement démontrées par les physiologistes, reparaissent vaguement dans les gestes, dans les habitudes du corps... »

Ce que répétera son digne Médecin de campagne, il le fera dire, ou insinuer, par plus d’un sage porte-paroles, le Marmus de Guide- Ane, par exemple, si hostile au grand Cuvier « soutenant que chaque classe était une organisation à part », et auteur d’un beau livre sur les Instincts comparés, « appropriation des moyens à la vie », gages d’Unité zoologique. Ou encore, pour son compte :

Le hardi philosophe qui voudra constater les effets de nos sentiments

i. Il semble probable que le fameux coup d’État « féministe » par lequel Balzac prolonge la vie amoureuse de ses héroïnes et fait la part si belle à la « femme de trente ans » — en attendant mieux — procède d’une vue de biologiste. La Physiologie donnait une description « naturelle » de la femme qui invoquait « ces Messieurs du Muséum ».

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