LES RESSEMBLANCES ANIMALES
dans le monde physique, trouvera sans doute plus d’une preuve de leur effective matérialité dans les rapports qu’ils créent entre nous et les animaux (Père Goriot).
Conséquence : « L’Huître, le Polype du corail, le Lion, le Zoophyte, les Animalcules microscopiques et l’Homme étaient le même appareil modifié seulement par des organes plus ou moins étendus ». Par toute sa partie animale, le roi de la création tient à l’essence de son royaume. Comment, en bonne logique, pourrait -il en être autrement, si l’humanité participe avec le reste des êtres animés à un zoon, à un influx qui meut le monde en toutes ses parties ? « On ne connait pas encore la portée des forces vitales ; elles tiennent à la puissance même de la nature, et nous les puisons à des réservoirs inconnus ». Puisque, pour Balzac-Raphaël, dans les années où ce jeune enthousiaste essayait « de se glisser dans le sanctuaire de la vie », « les formes infinies de tous les règnes étaient les développements d’une même substance, les combinaisons d’un même mouvement, vaste respiration d’un être immense » (Peau de chagrin) , ce panthéisme implicite suppose des formes analogues témoignant de dispositions connexes, et il faut bien que la proposition avancée dans Ursule Mirouet trouve une commune application :
La phrénologie et la physiognomonie, la science de Gall et de Lavater, qui sont jumelles, dont l’tme est à l’autre ce que la cause est à l’effet, démontrent aux yeux de plus d’un physiologiste les traces du fluide insaisissable, base des phénomènes de la volonté humaine, et d’où résultent les passions, les habitudes, les formes du visage et celles du crâne.
Avec ce fluide vital comme animateur, le limon dont est fait la création sera modelé, façonné et mû de mille manières différentes : celle dont l’homme est pétri est loin d’être unique, comme nous le feraient croire telles doctrines de morale ou de sociologie. Plus rigoureuse qu’une répartition de castes, une détermination physiologique continue à présider aux classements humains : et si Geoffroy Saint-Hilaire a raison de supposer qu’une adaptation différente a modifié une matière analogue pour en faire les types biologiques actuels, Cuvier reprend l’avantage quand il arrête la création à des formes différenciées. Il existe parfaitement, au gré de Balzac, des organismes humains inférieurs, comme Rogron (Pierrette) qui a « la stupidité indéfinissable des animaux à sang froid », ou le crétin
POUR UN « MUSEUM » DE L’ESPÈCE HUMAINE
que soigne le Médecin de campagne, avec ses yeux pareils à ceux d’un poisson bouilli. Il est heureux de trouver, pour les Employés, l’épithète de « mammifères à plume », où la classification s’aiguise d’un calembour. « Vous découvrirez dans les villages les plus reculés, affirme-t-il dans la Vieille fille, des mollusques humains, des rotifères en apparence morts, qui ont la passion des lépidoptères ou de la conchyliologie, et qui se donnent des maux infinis pour je ne sais quels papillons ou pour la coucha Veneris » : le goût spécial des collectionneurs prouverait presque leur nature propre ! M. de Bourbon (Madame Firmiani) appartient au genre fossile, et tout caissier de banque (Melmoth réconcilié) au genre hybride.
Ce sont là les matériaux les plus passifs, ceux que la profession achèvera de déformer, puisque leur puissance de réaction est à peu près nulle. « Chaque métier, chaque profession, avait dit Moreau de la Sarthe commentant Lavater (tome VI), doit être regardée en général comme une éducation spéciale prolongée, et de toute la vie, qui développe, exerce, fortifie quelques organes, et établit un rapport particulier de l’homme avec la nature... » Chez des êtres plus haut placés sur l’échelle biologique, la détermination naturelle semble compenser ce terrible pli professionnel qui risque de déformer l’humanité dans ce qu’elle a de plus substantiel, de plus organique. Déjà le Centenaire, dans le roman de jeunesse qui porte ce titre, « avait un large nez, dont les racines aplaties offraient une vague ressemblance avec celles d’un taureau » — similitude complétée par une bouche démesurée aux lèvres singulières tachées de noir en leur milieu. Marche-à-Terre, des Chouans, est un herbivore ; Goupil, dans Ursule Mirouet,a. « deux yeux de chèvre, une prunelle cerclée de jaune, à la fois lascifs et lâches », tandis que Melle Goujet, à' Une ténébreuse affaire, est « la grande haquenée ».
Le duc de Massimilla Doni a des oreilles qui, fléchissant par leur propre poids, « donnaient à cet homme une bizarre ressemblance avec un chien ». Balthazar Claës a une tête de cheval. Le père Goriot, « que son sentiment irréfléchi élevait jusqu’au sublime de la nature canine », fait passer un attachement de chien dans le plan des tortures et des passions humaines. La Chatte anglaise dont Balzac s’amuse à noter les peines de cœur est délicieuse de propreté, de pattes de velours un peu sournoises, mais victime du cant et de la respectabilité.
Et voici, dans la région la plus dangereuse de cette jungle humaine, les beaux félins ou les féroces carnassiers, Grandet qui tient