‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 49 sur 129 · AUTRES RESSEMBLANCES · texte numérisé non relu

AUTRES RESSEMBLANCES

du tigre [par l’avidité] et du boa [pour la faculté d’absorption], Vautrin aux yeux « clairs et j aunes comme ceux du tigre », Corentin « aux yeux de chat », Du Tillet aux prunelles de tigre, argent pailleté d’or, le comte d’Hérou ville qui a un nez de lion, avec des yeux « oii éclatait la férocité lumineuse de l’œil d’un loup au guet », Fil de Soie, complice de Vautrin, qui ressemble à un loup par la largeur de ses mâchoires, et même M. de Mortsauf dont le visage « ressemblait vaguement à celui d’un loup blanc qui a du sang au museau... » Leur proie désignée, ce sont les timides herbivores que seul le génie de l’espèce peut munir d’une molle défense instinctive et vite déjouée, comme la bretonne Florine,« aux adorables yeux de gazelle ». Fleureux quand les grands fauves seront, comme Z. Marcas, des lions ayant eu eux-mêmes le contre-poids de la force : la générosité de l’animal quand le besoin ne l’aiguillonne pas ! Voici les loupscerviers, les « chiens à la curée » que sont les gens de loi et d’affaires, les chacals et les hyènes du boulevard qui vivent des reliefs des rois de la jungle.

Leur pendant féminin, c’est plutôt la gent à griffes et becs, Mme Vauquer qui a des yeux de pie, Mme Claës avec son nez courbé comme un bec d'aigle. Mais Mme de Rochefide est l’une de ces femmes « dont le cou offre une attache osseuse qui leur donne une vague ressemblance avec la race féline ». Ce qui est peut-être la vraie nature de la Cousine Bette se révèle quand la rivalité d’Hortense donne à « ses yeux noirs et pénétrants la fixité de ceux des tigres ». Une Passion dans le désert fournit une sorte de contre-épreuve du fait qu’il existe des « femmes-panthères ». D’ailleurs des hommes aussi, et point seulement des femmes, se présentent sous les espèces ornythologiques : M. Sauvager, du Cabinet des Antiques, a un faciès d’oiseau de proie, tandis que le mulâtre de la Fille aux yeux d’or a même « des yeux noirs fixes, comme ceux d’un oiseau de proie et enchâssés comme ceux d’un vautour par une membrane bleuâtre dénuée de cils ». Les flibustiers de Paris sont « de hardis cormorans éclos dans l’écume qui couronne les flots incessamment renouvelés de la génération présente ».

Là encore, l’exagération, le paradoxe, glissés subrepticement dans les coins de l’œuvre de Balzac, garantissent le sérieux profond avec lequel il accepte la thèse elle-même : le corollaire stupéfiant découle du théorème authentique. Dans la Nouvelle Théorie du déjeûner, par exemple, il renchérit sur Brillat-Savarin : « l’homme-oiseau a la passion des graines : le pain, le riz, les lentilles, le maïs, le café ;

POUR UN « MUSEUM » DE L’ESPÈCE HUMAINE

l’homme-quadrupède aime le fourrage : les salades, les épinards, les chicorées ; l’homme-poisson a le goût des sauces et boit beaucoup ». C’est un feuilletonniste qui s’amuse, un Méridional qui se divertit de sa propre fantaisie : je ne jurerais pas qu’il n’est pas prêt à prendre la responsabilité de cette cocasserie. Après quoi, il pourrait imaginer aussi que l’homme-oiseau habite volontiers des gratte-ciel aux perchoirs superposés, que l’homme-quadrupède préfère les immeubles de plain-pied, et que l’homme-poisson se tiendrait volontiers, en sous-sol, au-dessous du niveau des mers et des fleuves. Et vous observeriez que l’homme-quadrupède se vêt en général de lainages et de tweeds informes, tandis que l’homme-oiseau invente la queue-de-pie et que l’homme-poisson donne à ses pantalons une forme flasque de nageoires : le lendemain, une chronique du Charivari développerait cette idée pour le bref amusement des clients de Tortoni...

Mais que ces fantaisies de chroniqueur, faisant de la copie avec les surenchères de ses théories les plus tenaces, ne masquent pas le sérieux fondamental et l’importance décisive de cette initiation : une partie du relief du monde balzacien, de sa vérité profonde aussi, vient de là. Des animaux ? Oui, au moins virtuellement ; en tout cas des êtres en chair et en os que leur physiologie détermine, que la société a modifiés ou développés, que l’intelligence peut guider pour une progression ou dépraver jusqu’à en faire — comble de perversité ! — des bêtes raisonnables. Des mécanismes ? Nullement; ou bien, chez certains seulement, à physionomie « prophétique » et à fatalité irrémissible, un agencement d’organes et de tendances tel que « ceux qui doivent mourir d’une mort violente quelconque » portent sur leur visage leur destinée (Ténébreuse af faire). Poulies autres, « la vie habituelle fait l’âme, et l'âme fait la physionomie », la beauté morale « réagit sur la forme » ( Grand homme de province) ; un influx, qui coïncide avec la volonté selon Balzac, opère une sorte de modelage sur la matière des linéaments comme sur la substance de la vie.

On a dit de ces personnages qu’ils étaient des monomanes 1, et assurément leur libre arbitre semble plus limité que celui des personnages de Shakespeare, auxquels on les a souvent comparés2, et qui puisent dans la force du tempérament une intensité assez ana-

1. On sait que, pour Geoffroy Saint-Hilaire, les monstres sont d’autres êtres normaux, ou plutôt que, la nature étant une, il n’y a pas de monstres.

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