‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 6 sur 129 · LE RÉALISME BALZACIEN CONTESTÉ · texte numérisé non relu

LE RÉALISME BALZACIEN CONTESTÉ

balzacienne, mais, pour Tolstoï, c est chez Balzac que « nous apprenions tous à écrire » 1 : de Gontcharof à Gorki, la nouvelle littérature russe s est mise à 1 ecole chez l’auteur de la Comédie humaine, désormais réputé pour son amour envers les hommes et sa merveilleuse connaissance de la vie. Si bien que pour l’auteur des Vagabonds d abord séduit par la Peau de chagrin, ensuite définitivement conquis par le Père Goriot, « Shakespeare, Balzac, Tolstoï, voilà les trois monuments érigés par l’humanité à elle-même ».

En 189g à 1 heure où triomphent décidément des ferments littéraires opposés à la stricte transcription du réel dans l’art • — Arthur Symons estime, dans son Symbolist Movement in Literature, que cent ans d’incompréhension balzacienne appellent un correctif et que l’insulte qu’on a faite à ce visionnaire en le traitant de réaliste, à ce contemporain du Romantisme à peu près extérieur au mouvement romantique, doit être réparée : ni la prétention individualiste, ni la soumission au fait n’ont suffi à son symbolisme.

« What he did above ail was to read the universe, as hard and loud as he could, into the France of his time » : cette vigoureuse formule nous revient, au début du siècle, des États-Unis. En 1902, Henry James retourne en effet à ce grand sujet et observe que Balzac, avant tout, obligeait la France contemporaine, telle qu’il l’avait vue, à s’adapter à l’univers qu’il s’était construit : cependant Brunetière, quatre ans plus tard, se plaît à vérifier dans la Comédie humaine le cas d’un « genre » évolué, libéré, émancipé, affranchi de toute subjectivité ! Et si la question d’argent, les professions, y tenaient une place importante, cela ne suffisait-il pas, à son gré, pour rendre cette œuvre « conforme, d’intention et de fait, à la réalité de la vie ? »

A quoi Max Nordau, médecin, israélite et hongrois, répliquait : « Son œuvre ne doit absolument rien à l’observation. Elle doit tout à la divination. La réalité n’existe pas pour lui... »

Faut-il poursuivre jusqu’à l’heure présente ces confrontations ? 2 Alors que, pour Paul Bourget, l’art du roman « a trouvé chez Balzac une forme en quelque sorte rigoureuse », on dirait que l’Autri-

1. M. Gorki, Une lettre sur Balzac, transmise par Vera Starkoff (Revue, juillet 1911).

2. M. Bouteron, Le culte de Balzac (Revue des Deux Mondes, 15 mai 1924) ; P. Bourget, L’art du roman chez Balzac (Ibid., 15 février 1926).

AVANT-PROPOS

chien Hugo von Hofmaimsthal vérifie là sa théorie (TJeber Charaktere im Roman und Drama,) des « destinées » qui dominent les caractères et font de ceux-ci de simples réactifs aux forces universelles, diffuses dans un univers organisé dont les personnages humains ne sont que des « indices ». Alors que pour André Bellessort le monde balzacien est une société définie et strictement ordonnée, Ernest Curtius y verrait plutôt des dynamismes s’affrontant, un pandémonium d’énergies déchaînées : tout ce qui, pour le Français, suggère l’ordre et la sécurité, suscite au contraire chez l’Allemand le sens du risque et de la mobilité — tandis que le tout dernier biographe de Balzac, le Viennois Anton Bettelheim, discerne surtout, dans une œuvre et dans une vie qu’il tient à apparenter à celles de Beaumarchais, la multiplicité des expériences biographiques, un remuement fécond de rencontres et de croisements qui rappellent les hasards des grands aventuriers déchaînés de par le monde.

Ce résumé serait assez vain, s’il devait uniquement rappeler par quelle pesée complémentaire, pourrait-on dire, l’opinion a toujours corrigé, hors de France, certaines pusillanimités, quelques étroitesses provisoires du goût français. Témoignages contestables, dira-t-on, parce qu’étrangers ? Jugements irrecevables, parce que dénués de la force d’adhésion qui émane de critiques strictement compatriotes de l’auteur ? — Soit ; mais nous vivons à une époque où l’on ne va plus très loin avec des « valeurs » cotées sur une seule place. Un compositeur qui, ne connaissant qu’une clef tonale, voudrait pourtant se faire apprécier de mélomanes au courant d’une grande variété tonale, en serait vite pour sa peine... On voit, à travers un siècle et plus, des étrangers compléter l’image que des nationaux peuvent offrir de Balzac ? Ne serait-ce pas que publics et critiques, en dépit de la qualité toute française des sujets et des décors de Balzac et de ses principaux personnages, se retrouvaient si aisément chez eux dans la Comédie humaine, parce que son art était animé d’une énergie supérieure à un simple indice national ?

Il ne saurait être question de réduire la part qu’on doit faire, dans ces œuvres, à la vie réelle observée, absorbée, enregistrée par une des organisations les plus extraordinaires qui aient jamais existé. L’homme qui a dit que « le génie de l’observation

l’interprétation créatrice

est presque tout le génie humain » (Duchesse de Langeais) pouvait précisément se donner des témoignages comme ceux-ci :

« Chez moi 1 observation était [en i8iq] déjà devenue intuitive ; elle pénétrait 1 âme sans négliger le corps ; ou plutôt elle saisissait si bien les détails extérieurs, qu’elle allait sur-le-champ au-delà ; elle me donnait la faculté de vivre de la vie de l’individu sur laquelle elle s exerçait, en me permettant de me substituer à lui... » Et 1 on se doute assez que ce terrible modeleur de figures et de figurines humaines n a pas cessé, où qu’il se trouvât, de faire accueil aux éléments vifs ou morts d’une réalité qu’il aimait, qu’il appréciait, à laquelle il se réservait d’imprimer un relief ou un mouvement plus nets et plus forts que ceux de la moyenne vérité. Son initiative principale est la, dans sa cordialité pour le réel, dans son acceptation avide des apparences du monde, hommes et choses, silhouettes et logis, propos et pensées, les physionomies comme les ustensiles, les chambranles des portes comme les protêts des usuriers, les manies des collectionneurs comme la prononciation baroque des métèques, le tic des imbéciles comme le port de tête des héros : mais ce fut à condition que cette matière humaine — assez quelconque, on s’en doute, dans l’assoupissement de la Restauration et dans le matérialisme bourgeois de la France de Louis-Philippe, — prît la forme qu’il entendait lui donner.

Car cet infatigable analyste a dit aussi : « La mission de l’art n’est pas de copier la nature, mais d’en figurer le mouvement et la vie 1 ». En face d'un « réaliste » par excellence, Vidocq l’ancien forçat devenu quelque temps chef de la Sûreté et, par là, merveilleusement approvisionné de faits-divers, l’auteur de la Dernière incarnation de Vautrin s’exclamait : «Ah ! vous croyez à la réalité ! Vous me charmez ! Je ne vous aurais pas supposé si naïf... Allons donc ! c’est nous qui la faisons, la réalité ! » Déclaration d’indépendance qu’oublient trop souvent ceux qui s’efforcent de vérifier Balzac par cette « soumission au réel » dont il n’avait que faire, et au-dessus de laquelle il a toujours placé la perception des forces qui meuvent le monde et en particulier « l’espèce bimane en société ». Et comment, avec son programme vraiment napoléonien

i. Cf. A. Bellessort, Honoré de Balzac : « Ce n’est pas la réalité qui lui fournit ses personnages, ce sont les causes qu’il a approfondies de cette réalité ». Il convient d’ajouter : « Ce n’est pas la réalité qui lui fournit l’agencement de ses récits, ce sont les procédés qu’il s’est assimilés... », et de signaler ici le chapitre où M. André Le Breton, dans son Balzac, l'homme et l'œuvre (Paris, 1905), a étudié les Origines du roman balzacien.

AVANT-PROPOS

de réorganisation littéraire du statut européen, aurait-il pu s’en tenir à des daguerréotypes de la vie courante ? Autant supposer Bonaparte officier d’habillement ou garde d’artillerie, à l’heure de liquider la Révolution et de défendre les temps nouveaux.

Or, pour se figurer à lui-même et pour représenter en fresque ce pullulement d’êtres qu’il fait manœuvrer, Balzac s’est initié à d’autres façons encore d’imaginer les hommes et la vie que celles qui étaient courantes autour de lui, entre 1822 et 1850, dans les lettres ou les sciences communément pratiquées h Si des parallèles, familiers à la critique contemporaine de Balzac, et qui rappelaient à son sujet Pigault-Lebrun et Henry Monnier, Restif de la Bretonne ou Alphonse Karr, Eugène Sue, Ducray-Duminil et Paul de Kock, nous semblent ridicules, c’est pour le tout autre chose qui gît dans son œuvre. Son imagination brassait des souvenirs et des documents — histoires de faillite ou d’adultère, anecdotes de fumoir ou minuties de toilette — mais selon des conceptions d’art ou des curiosités philosophiques qui donnent leur véritable accent à ses innombrables volumes. Et s’il est intéressant de rechercher — comme le font tant de balzaciens avertis — le détail de cette substance, il reste à savoir dans quel ton il nous l’offre. Autant les études de « sources » proprement dites seraient décevantes, en raison du formidable coup de pouce donné par le statuaire à son argile, autant il importe, pour la gloire même de l’écrivain. de bien comprendre à quels appels répondait cette prodigieuse imagination, quand elle modelait à sa guise un monde qui, ensuite, a imposé la plupart de ses éléments à des générations de fidèles. Auraient-ils été assez surpris, ces abonnés de cabinets de lecture, ces souscripteurs aux éditions populaires, ces lecteurs de feuilletons quotidiens, s’ils avaient su quels lointains prestiges animaient bon gré mal gré les personnages qu’ils allaient désormais coudoyer et qui, faisant concurrence à F état-civil, sembleraient reproduire le va-et-vient de la vie courante ? C’est pourtant cette initiation quasisecrète qui a empêché le réalisme français dans le roman de se traîner simplement, médiocrement, et qui a soulevé tout un genre littéraire au-dessus de lui-même, en lui insufflant une vie qui est,

x. Ce problème est ainsi d’un autre ordre que celui qu’ont exposé MM. H. Bachelin et R. Dumesnil, Le cosmopolitisme de la Comédie humaine, dans la Revue de Paris, 15 février et Ier mars 1924 : il s’agit, pour ces auteurs, de passer en revue les personnages exotiques chez Balzac.

l’absolu balzacien et la relativité

après cent ans ou presque, fort loin d’être épuisée, et qui a, cependant, animé aux quatre coins du ciel des imitateurs, des continuateurs, des disciples assez doués pour devenir ensuite des novateurs à leur tour.

Le dynamisme dont Balzac anima le genre du roman a trouvé aujourd hui sa limite et son plus redoutable adversaire dans une forme aussi éloignée de la Comédie humaine que la musique de Debussy peut l’être de la Tétralogie de Wagner. Que notre sensibilité actuelle ne soit plus entièrement satisfaite par la Comédie humaine, rien n’est plus certain, et — pour continuer nos vérifications étrangères — l’Espagnol Ortega y Gasset a nettement déclaré, en particulier, que nous étions préparés désormais par la vie et par la science à des formes d’art opposées à la « solidité » balzacienne : encore les notations du subconscient, les aveux de personnalité diffuse selon Marcel Proust x, les problèmes de relativité individuelle selon Pirandello ont-ils encore à faire leurs preuves de durée et de force, alors que l’esthétique impliquée dans les constructions balzaciennes a saturé le théâtre aussi bien que le roman, la vie comme la littérature, et qu’on a pu dire sans paradoxe que le Second Empire français tout entier était, à l’origine, une création de Balzac.

Balzac nous a lui-même avertis que, sa véritable histoire étant celle de ses livres 1 2, il ne fallait pas chercher, dans ses déplacements et ses amours, ses singularités de régime ou ses propos eux-mêmes, autre chose que l’élément humain dont il est naturel que nous demandions compte à tout homme. Clairvoyant avertissement que donnait là l’auteur de la Comédie humaine, à l’heure où Sainte- Beuve s’appliquait à l’étudier du point de vue de la petite biogra-

1. Balzac les a prévus non seulement dans le personnage semi-slave de la Fosseuse (Médecin de campagne) , mais dans sa propre psychologie : seulement il était trop social pour céder à l’attrait de cette désintégration de l’individu au profit du subconscient. Il écrivait dans l’album de la comtesse Maffei, le 24 avril 1837 : « Rien ne ressemble plus à la vie humaine que les vicissitudes de l’atmosphère et que les changements du ciel. Le temps est le fond de la vie, comme la terre est le fond sur lequel agissent les intempéries et les beautés du soleil et des saisons... La plupart des hommes ont une pente qui les porte à s’harmoniser avec cette instabilité de l’air... » Il est à peine besoin de rappeler, chez Marcel Proust, les innombrables passages qui saluent dans l’atmosphère variable la grande dérouleuse du film intérieur : il suffit de ses changements pour modifier le monde et nous-mêmes. Doléance d’emphysémateux : le sanguin Balzac y oppose, pour son compte, « ceux qui se réfugient dans le domaine moral... »

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