CHAPITRE VI
DANS LA QUATRIÈME DIMENSION1
Hoffmann, le poète de ce qui n’a pas l’air d’exister et qui néanmoins a vie...
Une fille d'Eve.
Un monde subtilement mêlé à celui où nous respirons, et tout différent pourtant, par ses conditions, de cette société humaine et de cette vie tangible auxquelles nous adaptent et nous font tenir nos cinq sens et notre empirisme quotidien ; une région immanente de clair-obscur que nous permettent d’appréhender, non point la vue et le toucher, mais les songes, pressentiments, transferts secrets de pensée et de volonté, une sorte d’humour supérieur ou un « sixième sens » qui se passe d’organes distincts, les singularités de la « seconde vue » et les mystères de la télépathie ; un songe éveillé qui nous fait trouver délicieusement automatiques de vieux musiciens râpés, des professeurs maniaques, des colonels falots, de désuets conseillers auliques et des gouvernantes aigrelettes et pincées, mais qui, renversant aussi dans l’autre sens les valeurs courantes, confère une vie fort acceptable aux ingénieux automates des mécaniciens, aux poupées articulées et aux soldats de plomb, aux bonnes vieilles horloges rustiques et aux coucous forestiers • — les pendules de tout genre étant devenues, d ustensiles domestiques agencés par l’homme, des tyrans à la fois ironiques et pédants ; une préférence perverse pour les vieilles villes surannées où le passé se défend d’être mort et revit dans les êtres et les choses, pour les tripots où la destinée fait des sauts périlleux incroyables, pour les coulisses et les loges de théâtre où déguisement, grimage et fard brouillent le réel et l’artificiel de la plus alliciante manière ; même dans la mêlée coutumière des grandes capitales affairées, un regard
i. Quelques vues acceptables, mais bien sommaires, dans J. H. Retinger, Le Conte fantastique dans le Romantisme français. Paris, 1908 ; une position de la question pour la littérature française de 1830 par M. Breuillac, Hoffmann en France dans la Revue d’hist. litt. de la France, 1906, p. 427, et 1907, p. 74 ; une étude de détail dans H. Sattler, La Peau de chagrin. Halle, 1912 : des recherches d’ensemble sur le sujet restent fort souhaitables.
DANS LA QUATRIÈME DIMENSION
de^somnambule qui dévisage les allants et venants, non pour la commodité des rapports humains, mais pour une sorte de révélation hallucinatoire à laquelle se prêteront bon gré mal gré les « philistins » les plus raccornis, l’épicier d’en face, le changeur du rezde-chaussée, le bureaucrate à son guichet, la fille perdue sur son trottoir, les passants qui vont et viennent, et puis tout, tout le monde enfin...
Entre ces régions de songe où l’Allemagne sembla réfugier, au temps de la Révolution et de l’Empire, des velléités d’action que la vie réelle avait déçues et faussées, et les zones de franche lumière du pays de Voltaire devenu celui de la Déclaration des Droits de l’homme et du Code Napoléon, quelle commune mesure peut-on supposer ? Et pour Balzac en particulier, croyant aux transferts d’idées et de volontés, aux « pressentiments qui sillonnent l’âme comme un éclair de l’avenir », aux oreilles qui tintent, à la « phosphorescence de la pensée », mais qui se déclare partisan de la plus directe et franche expression littéraire et d'un art intelligible, — comment la jonction se fera-t-elle entre la tradition raisonnable et réaliste et des suggestions littéraires aussi fuyantes ?
Notons d’abord un certain amour-propre d’émulation et de rivalité, le sentiment qui lui fera dire le 25 août 1831 à Charles de Bernard, le premier à subodorer l’inspiration authentique de la Peau de chagrin : « Vous accusez peut-être légèrement la jeune littérature de viser à l’imitation des chefs-d’œuvre étrangers. Croyez-vous que le fantastique d’Hoffmann n’est pas virtuellement dans Micromégas, qui, lui-même, était déjà dans Cyrano de Bergerac, où Voltaire l’a pris ?... Qui peut se flatter d’être inventeur ? Je ne me suis vraiment pas inspiré d’Hoffmann, que je n’ai connu qu’après avoir pensé mon ouvrage... »
Ensuite les affinités qu’avaient satisfaites en lui, grossièrement, les « romans d’horreur » auxquels il avait jadis sacrifié, et que désormais encourageait le goût généralisé du public — non plus du vulgaire public des cabinets de lecture, mais des lecteurs les plus distingués de 1830, applaudissant le violoniste Paganini qui exécute sur la corde unique d’un violon légendaire le trille du diable qu’il a pu pratiquer à loisir dans les plombs de Venise, se réjouissant d avoir la chair de poule, vers minuit, dans les salons où un conteur mondain narre des histoires de revenant, et souscrivant d’enthousiasme aux premières livraisons de la Revue de Paris qui devient un moniteur officiel de tout cela.