KOREFF A PARIS
Enfin, la rencontre impressionnante d’un Allemand extraordinaire, vivante incarnation du fantastique hoffmannesque, mais donnant par surcroît tous ses apaisements à la curiosité scientifique chez Balzac, puisque, dans la personne et la destinée de ce singulier docteur Koreff x, il n’y avait pas seulement un conseiller Krespel en chair et en os et un ami très intime de Hoffmann en personne, mais un médecin authentique, un peu contesté par la Faculté et l’Académie, d’autant plus goûté par les snobs toujours friands de ces météores du ciel international, par les neurasthéniques appâtés par un guérisseur original qui a, de fait, des cures intéressantes à son actif, entre autres celle de Custine, dont on sait l’intimité avec le grand romancier.
C’est en novembre 1822 que pour la seconde fois — mais pour de bon à ce coup — s’installe à Paris ce singulier personnage, ancien étudiant en médecine et littérateur à Berlin, ancien secrétaire du prince de Hardenberg, ancien conseiller officieux de la légation de France auprès de la Cour de Prusse — et Chateaubriand, ministre à Berlin, s’était empressé de lui demander des avis qu’il ne sollicitait pas de conseillers éprouvés. Il ressemble à Cagliostro, quoique protégé par Cuvier et par le baron Gérard — chez lesquels, au Muséum et place Saint-Germain-des-Prés, le jeune Balzac l’aura d’abord coudoyé plus d’une fois. Il a sa légende de guérisseur hors cadres, de confident secret et de parfait initié dans de très graves choses ; nul ne sait au juste d’où il vient, ce qu’il a appris, de quelles affaires d’État il est détenteur. La police le surveille : mais le moyen de s’en prendre sérieusement à un homme qui a ses entrées à la fois à la Légation de Prusse et chez le grand homme de l’opposition, Benjamin Constant ? lout cela, même en dehors de la littérature, suffirait à donner à Koreff l’allure singulière qui classe un original parmi les favoris inquiétants de la mode :
Ce médecin hoffmannique D’un vieux conseiller aulique A la mine didactique,
La tabatière classique,
1 Marietta Martin, Un Aventurier intellectuel sous la Restauration et la Monarchie de juillet : le docteur Koreff. Paris, 1925.
DANS LA QUATRIÈME DIMENSION
Et l’ordre à son habit noir ; Il ne guérit que les reines,
Et les royales migraines Cèdent à son grand pouvoir...
Ces vers de Roger de Beauvoir, d’emblée, font allusion à ce qui sera, en littérature, le rôle par excellence du singulier métèque. Koreff, des 1803, avait fait partie a Berlin de la société secrète de l’Étoile polaire et des « thés poétiques » où de jeunes intellectuels se grisaient de métaphysique, de mystère et presque de conspiration , puis, de 1814 a 1822 où il résidé de nouveau dans la capitale prussienne, il avait été l’intime ami d’E. Th. Hoffmann, l’habitué de la taverne de Luther et Wegener, le principal fondateur des frères de Serapion et le personnage même de Vinzent dans ce groupe singulier qui élaborait, par divertissement et en surenchère, des moyens de donner le frisson aux philistins. Bohèmes à la manière de Callot qu’ils vénèrent, ils sont touchés par la philosophie de l’idéalisme transcendental professe par Schelling, mais plus encore par les sciences occultes dechamees dans ce temps, « aspects nocturnes de la Nature » dévoilés par Schubert, « apparitions et pressentiments » certifiés religieusement par Jung Stilling ; et, derrière ces manifestations de mystiques, la science encore hésitante des psychiâtres et des neurologues, une tâtonnante recherche des facultés profondes de l’être humain les passionnent, ainsi qu’il arrive à toutes les époques de crise rationaliste et d’hésitation dans la foi progressiste.
Hoffmann est mort, le 25 juin 1823, dans l’angoisse et le désespoir. « Vivre, rien que vivre, dans quelque condition que ce soit ! » Ce vœu febrile de son ami agonisant, le docteur magnétique n’avait pu 1 exaucer. Du moins s’emploie-t-il, lui qui a tant fait pour alimenter la fantaisie et pour égayer l’humeur du conteur allemand, a étendre la zone de sa renommée. Il va lui conquérir la faveur des Parisiens. Son zèle officieux est vite récompensé : dès 1823, H. de Latouche, le révélateur d’André Chénier, publie sous l’anonymat Olivier Brusson, traduction anonyme et aventureuse de Mademoiselle de Scudéri b Mais ce Berrichon est peut-être trop armé
1. Latouche, dans une lettre signalée par Champfleury, Hoffmann, Contes postiumes ( accord avec Quérard, France littéraire), mentionne un collaborateur, ou un fournisseur, inconnu : « Ce travail était celui d’un Allemand que je n’ai pas connu ». Il y avait eu une « affaire » Olivier Brusson, à laquelle J. J. Ampère fait allusion dans le Globe du 2 août 1828. Berlioz, dans sa lettre du 4 août 1830 à sa sœur, parle d’un certain Richard, traducteur des Contes.