LE MERVEILLEUX TÉLÉPATHIQUE
Il est certain qu’il y a des hypostases de conscience, dans lesquels l’esprit maîtrise le corps, ralentit son activité, exerce une puissance accrue et produit alors les plus singuliers phénomènes. Pressentiments, obscures prémonitions prennent une forme distincte, et nous voyons alors, avec toute la force de notre compréhension intégrale, ce qui sommeillait obscurément au fond de notre âme ; ici se place le rêve, assurément le plus merveilleux phénomène de l’organisme humain, celui dont à mon sens le somnambulisme serait la puissance maxima.
Balzac va peut-être plus loin que Hoffmann, puisqu’il admet à cette époque un transfert de volonté par le magnétisme que son prédécesseur berlinois n’acceptait qu’avec des réserves, mais que le Dr Koreff exploitait professionnellement : sa confiance dans une thérapeutique toute d’influx spirituel fait de celui-ci la coqueluche des mondains, mais elle ira aussi jusqu’à le faire accuser en 1837, devant les tribunaux, de pratiques criminelles. Dans l’intervalle, il avait réconforté et peut-être guéri bien des neurasthénies ; même après un procès retentissant, il aura encore des pratiques dans le monde des théâtres et des aventures, entre autres la « dame aux Camélias », à qui il sera présenté par Liszt en personne...
La thérapeutique aventureuse à laquelle n’a guère cessé de croire l’auteur de la Comédie humaine n’était donc pas moins intéressée que son activité d’écrivain à tout ce que représentait d’inédit le bizarre Allemand. Il ne s’agit ici, cependant, que des tentatives par lesquelles, bousculant les sceptiques amateurs de merveilleux littéraire du XVIIIe siècle 1 en même temps que les amis de la stricte évidence, le grand conteur va introduire dans ses affabulations des éléments que n’auraient jamais soupçonnés un Henri Monnier ou un Pigault-Lebrun.
Là encore, Balzac fait ses gammes : Adieu (mars 1830) est l’histoire d’un officier qui retrouve folle la comtesse qu’il aime et qui a perdu la raison à la Bérésina ; il met en scène sous ses yeux une reproduction de ces tableaux terribles : elle recouvre la raison, et meurt ; Sarrasine (novembre 1830) imagine l’aventure d un castrat romain qu’aime un sculpteur français : le croyant femme, il l’enlève et l’amène à Paris, où cette inquiétante figure intrigue tout le monde.
1. On sait que le seul précédent français que pouvaient donner des historiens littéraires un peu informés, quand ils présentaient l’ascendance de Hoffmann, était le Diable amoureux de Cazotte (par exemple Saint-Marc Girardin dans les Débats du 17 juillet 1829). Il y a, assurément, une part d'« initiation r, chez Cazotte comme chez beaucoup d'intellectuels français à la veille de la Révolution , mais du point de vue littéraire, on n’en est encore qu'à l’enfance du lantastique.
DANS LA QUATRIÈME DIMENSION
Daté d’octobre 1830, l’Elixir de longue vie rappelle de si près, dès le titre, les fameux Elixirs du diable de Hoffmann, qu’on ne peut se dispenser de les signaler dans cette série : une traduction de Jean Cohen, qui attribuait l’original à C. Spindler, avait paru chez Marne le 28 février 1829. Loyalement, Balzac rappelle au lecteur « une fantaisie due à Hoffmann de Berlin, publiée dans quelque almanach d’Allemagne, et oubliée dans ses œuvres par ses éditeurs. » Quelques mois plus tard, Y Auberge rouge {mai 1831) nous fait entendre par la bouche d’un Allemand le crime le plus étrange, commis à Andernach en l’an VII : un sous-aide chirurgien résiste à l’envie de tuer un riche voyageur, mais le crime est commis par un autre, son camarade de lit, chez qui la volonté de son voisin a pénétré et a été ainsi suivie d’un plus cruel effet : histoire vraie, nous dit Mme Surville, à l’exception d’un dénouement « aj outé » - — et c’est là, vraisemblablement, qu’opérait l’exemple de Hoffmann.
Sans doute faut-il rapporter à la même année une improvisation, d’un caractère tout hoffmannesque, dont un des amis de Balzac nous transmet les données. Un peintre de Metz envoyait à un camarade, dans une ville voisine, un mannequin, une de ces grandes poupées que les peintres emploient dans leurs ateliers. Habillée sans doute par un caprice de son propriétaire, cette singulière figure voyage dans la diligence avec un poète, qui flaire une bonne fortune, et ne laisse pas de s’inquiéter du silence de sa compagne, de son immobilité. Et puis, elle sent la térébenthine ; et puis, c’est peut-être du sang qu’elle a au visage... L’inquiétude de l’imaginatif voyageur est à son comble, quand, au premier relais, la portière s’ouvre, le conducteur paraît, et empoigne d’un bras vigoureux la passagère, qui est arrivée à destination. Regrettons que Balzac n’ait fait, de cette histoire, que l’enjeu d'une gageure d’été, et que nous ne puissions le suivre en plein progrès dans la voie qui marque son initiative féconde : la création d’une atmosphère 1.
La Peau de chagrin met au service de Balzac moraliste, philosophe, amer confesseur de son temps, une donnée fantastique et quelques détails de mise en scène dont Hoffmann n’aurait pas refusé la paternité. Le romantisme du tripot d’abord. Le voici selon l’écri-
ï. Spœlberch de Lovenjoul, Histoire des œuvres de Balzac, p. 404. Pour les histoires de mannequins, le prototype hoffmannesque est naturellement les Automates dans les Frères de Serapion.Ci. Sucher, les Sources du merveilleux chez Hoffmann. Paris, et sur les automates, E. Heilborn, Hoffmann und das Automat (Die Literatur, novembre 1925).