‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 55 sur 129 · SCENES DE MAISONS DE JEU · texte numérisé non relu

SCENES DE MAISONS DE JEU

vain allemand, grand habitué des nocturnes maisons de jeu, cherchant de vives émotions dans un passe-temps que Balzac se donnera surtout par procuration :

Le chevalier s’éveilla le lendemain dans une sorte d’ivresse. Les pièces d’or qu’il avait gagnées étaient là, étalées près de lui sur la table... Il put à peine attendre la nuit pour retourner à la table de jeu... Il y a deux sortes de joueurs. Beaucoup jouissent du jeu en luimême, sans .égard au gain, et y éprouvent une volupté secrète et indescriptible... D’autres n’ont sous les yeux que le gain lui-même et n’y voient qu’un moyen de s’enrichir rapidement. Le chevalier se joignit à cette dernière catégorie et vérifia ainsi cette vérité que le vrai goût du jeu réside au fond de la nature individuelle et doit être inné (Bonheur au jeu).

La fièvre du jeu, selon Balzac, se répartit surtout selon les heures de la journée :

Entre le joueur du matin et le joueur du soir, il existe la différence qui distingue le mari nonchalant de l’amant pâmé sous les fenêtres de sa belle. Le matin seulement, arrivent la passion palpitante et le besoin dans sa franche horreur. En ce moment, vous pouvez admirer un véritable joueur...

Et si Raphaël, après avoir vu son dernier, son seul louis d’or ratissé par le croupier, songe longuement à se tuer, pareil dénouement a souillé le tripot tenu chez Hoffmann par le chevalier.

Il arriva qu’un jeune homme de bonne maison, après avoir perdu toute sa fortune à cette table de jeu, se tira un coup de pistolet au tripot même et dans la salle où le chevalier tenait sa banque : du sang et de la cervelle jaillirent sur les joueurs, qui s’enfuirent pleins d’horreur. Le chevalier garda seul son indifférence et demanda, au moment où tous faisaient mine de disparaître, si c’était la règle de quitter la table de jeu avant l’heure prescrite, à cause d’un niais qui s’était mal comporté pendant la partie.

Les perdants font, dans des endroits différents, une rencontre semblable, « un petit vieillard tout sec, pauvrement habillé, d’aspect presque misérable », « un petit vieillard «ec et maigre,... aux yeux verts pleins de je ne sais quelle malice calme... » Mais dès lors l’action diverge, puisque le vieillard de Balzac, au lieu d’être simplement l’interlocuteur qui va prendre la parole pour une nouvelle histoire, est un diabolique marchand de bric-à-brac chez qui Valentin découvre la fameuse peau de chagrin L

i. Sur l’origine de cette amulette, l’investigation balzacienne n’est pas encore arrivée à une certitude. Signalons que les Annales romantiques — -auxquelles Bal-

DANS LA QUATRIEME DIMENSION

Mme Surville a beau nous dire enfin que, mécontent de Quentin Durward Balzac composa Maître Cornélius (novembre-décembre 1831) : cette histoire reconstituerait plutôt l’atmosphère de Mademoiselle de Scudéri, où René Cadillac jouait un rôle si troublant. Ici, le changeur lombard de Tours, l’avare Cornélius, étant somnambule, se vole lui-même ; et comme il a des accointances avec Louis XI, il fait pendre ses commis, jusqu’au jour où tout se découvre. Récit historique, donc, pénétré d’influences hoffmannesques. Le Dôme des Invalides est de la même année, et cette « hallucination » de 1831 a tout l’air de se rattacher à une partie fine organisée par Loëve- Veimars, le traducteur d’Hoffmann et le co-directeur de la Revue de Paris : « la cellule de la rue du Bac », où le baron de Werther régale, pourrait bien être en effet le logis où le personnage traitait ses amis en leur faisant entendre le « physarmonica ». Et c’est en sortant de là que le convive halluciné croit voir le dôme des Invalides quitter son assise de pierre et le suivre, jusqu’à ce que les incidents de la rue finissent par faire « revenir l’être extérieur » de la dépossession dont il fut victime : ainsi se présentait, chez l’auteur de la Fenêtre d’angle du cousin , le singulier envahissement d’une sensibilité par des hallucinations prenant dans la réalité la plus banale leur point de départ et leur raison d’être.

Il y a enfin du Hoffmann dans la figure du vieux peintre Frenhofer qui s’imagine peindre un chef-d’œuvre sur une toile où il accumule les empâtements « en un chaos de couleurs, de tons, de nuances indécises, espèce de brouillard sans forme » : Chef -d’ œuvre inconnu, songe d’un faux artiste éperdu, fasciné, mais à qui la technique fait défaut, et qui n’est en rien transmissible à autrui,

zac collaborera, comme imprimeur et auteur, en 1828 — donnent en 1825, à la page 288, un « conte traduit de l’espagnol », V Étoffe merveilleuse, où l’on voit (comme dans un fameux récit d’Andersen) un roi vêtu de sa seule chemise, alors qu’il se croit habillé d’une étoffe rare dans laquelle on a taillé son vêtement de gala : des aventuriers l’ont trompé en lui disant « qu’ils savaient fabriquer une étoffe qui exigeait de grands frais, mais dont l’artifice serait tel, que quiconque aurait le malheur d’être né d’une race déshonorée, d’être bâtard, ou honni de sa femme, ne pourrait la voir de ses yeux ni la toucher de ses mains ». Mais c’est bien plutôt, selon moi, dans la fiction asiatique que Balzac a trouvé les éléments tout au moins de son talisman. Herbelot, dans la Bibliothèque orientale, signalait ('article Gefr ou Giamê) un parchemin sur lequel Ali et Giâfa Sadek écrivirent en caractères mystiques la destinée de leur peuple. Dans la 596e des Mille et Une Nuits (Histoire de la princesse de Daryabar) , la peau de chagrin était donnée comme la dépouille d’une âne sauvage. Ne peut-on admettre que Balzac, enfiévré à cette époque de richesses à gagner, de puissance à exercer, imagine une amulette dont le prototype parfait ne se trouve dans aucune de ses lectures, mais suppose cependant celles-ci ?

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