LE « FANTASTIQUE
pas plus que, dans Y Élève de Tartini des Frères de Serapion, le jeu du baron de B. n’existe ailleurs que dans sa fantaisie de maniaque. Balzac n’a pas manqué de donner à son récit le sous-titre de « conte fantastique » dans Y Artiste des 31 juillet et 6 août 1831. Et, l'hiver qui suit, Balzac est comme spécialisé dans ce genre : il improvise chez Mme Gay, le 12 janvier 1832, « avec un étrange et incroyable aplomb, des contes fantastiques et drolatiques qui ont beaucoup amusé ces dames » h Les Contes bruns de 1832, auxquels Balzac collabore avec Philarète Chasles et Charles Rabou, portent sur leur titre la représentation même de la tête à l’envers. La Conversation entre onze heures et minuit qu’y donne notre romancier est un de ces récits « où l’art essaie de jouer le naturel », avec un réalisme de détails concourant à l’étrangeté de l’impression, fort analogue aux entretiens relatés par Koreff. Et il faut louer la discrétion des collaborateurs des Contes bruns de s’être tenus à ce titre même, puisque Y Illustre Gaudissart sait bien, à ce moment-là, le prestige du mot fantastique : « un mot vaut une idée dans un pays où l’on est plus séduit par l’étiquette du sac que par le contenu... »
Sans doute Mme Hanska — plutôt romantique dans ses goûts littéraires, et en tout cas informée de cette littérature de mystère, assez conforme à ce que nous connaissons de son esprit - — faitelle à Balzac, dans ses lettres, la même observation que Charles de Bernard dans la Gazette de Franche-Comté ; et c’est pourquoi le romancier marque quelque impatience, quand il lui répond le 2 novembre 1833 1 2 :
« J’ai lu Hoffmann en entier ; il est au-dessous de sa réputation ; il y a quelque chose, mais pas grand’chose ; il parle bien musique ; il n’entend rien à l’amour ni à la femme ; il ne cause point de peur, il est impossible d’en causer avec des causes physiques ».
« Il parle bien musique. . . » Pour Balzac, qui vient à fond à la musi-
1. Fontaney, Journal intime, publié dans la Bibliothèque romantique, p. 103. Pour l’association du fantastique et du drolatique chez Balzac, voir le chapitre suivant, et dans le même Journal, p. ni (26 janvier 1832) : « Balzac a lu des contes. Le gaillard ne se fait pas prier ; à peine avait-il lu son conte drolatique, que sans nous laisser crier merci, il a tiré les épreuves d'un conte brun qu’il a fallu aussi essuyer ! »
2. Il incorpore désormais, semble-t-il, le conteur berlinois à sa bibliothèque : son relieur lui facturera, le 21 février 1834, un Hoffmann en cinq volumes (sans doute les vingt petits volumes de la traduction Loève-Veimars reliés quatre par quatre) : or cet artisan garde d’ordinaire plusieurs mois les brochures à lui confiées.
DANS LA QUATRIÈME DIMENSION
que, lui aussi, vers ce moment-là, c’est une supériorité qu’il accorde, à défaut des autres, à un auteur qu’il avait pratiqué pour divers mérites. Celui-ci, non sans raison, subsiste. Dans la même lettre où il délimitait ainsi la zone de supériorité de son émule germanique, il disait, à propos de Mme Vigano qu’il admire et qui lui est déférente : « Je suis un Kreisler pour elle... « 11 convient d’ajouter que Tieck, dont l’œuvre était loin d’être ignorée de Balzac, avait, lui aussi, infléchi son romantisme du côté de l’évocation des « joies et douleurs musicales ».
Et, désormais, les musiciens resteront attachés, d’un lien nécessaire, à la galerie des portraits hoffmannesques. Gambara, mélomane éloquent, est, dès la dédicace, « ce personnage digne d’Hoffmann, ce porteur ^trésors inconnus, ce pèlerin assis à la porte du paradis, ...croyant exprimer la musique du ciel à des auditeurs stupéfaits. » Dans Facino Cane, deux ménétriers qui jouent, l’un du flageolet, l’autre du violon, ouvrent un défilé de personnages que clora l’ineffable Schmucke des Parents Pauvres et à’ Une fille d’Ève. Dès qu’il paraît, ce musicien allemand, c’est toute une ambiance qu’il entraîne avec lui : celle de ces falots personnages que nous avons tous vus dans les orchestres d’Allemagne, dont le Bavreuth de jadis fut en quelque sorte l’apogée ; qui, humbles et insignifiants dans la vie courante, à la brasserie, dans leur ménage, sont comme transfigurés quand la fee Symphonie les enlève, quand ils chevauchent l’Hippogriffe des sons.
Bien que le goût de Schmucke pour la musique — tient à nous dire Balzac — ne soit point « la manie d’un Kreisler d’Hoffmann », l’auteur ne manque pas d’associer sa « musicalité» à tout un ensemble physique un peu grotesque, un peu vieillot :
Son vieux corps, mal assis sur ses vieilles jambes nouées et qui démontrait jusqu’à quel point l’homme peut en faire l’accessoire de son âme, appartenait à ces étranges créatures qui n’ont été bien dépeintes que par un Allemand, par Hoffmann, le poete de ce qui n'a pas l’air d’exister et qui néanmoins a vie. (Fille d'Éve).
Placez un chat, aux yeux de mystère, dans l’intimité coutumière d’un de ces artistes singuliers, et vous achèverez de susciter le souvenir de l’illustre Murr, de hoffmannesque mémoire ; puis, en face des fièvres politiques de la France, des vanités éclatantes d’une salle parisienne, évoquez la parfaite humilité du bonhomme :
Les Allemands, s’ils ne savent pas jouer des grands instruments de