BIZARRERIES DE MUSICIENS
la Liberté, savent jouer naturellement de tous les instruments de musique.
Schmucke ne connaissait que le chemin souterrain qui menait de l’extérieur du théâtre à l’orchestre. Dans les entr’actes, quand il assistait à une représentation, le bon vieux Allemand se hasardait à regarder la salle et questionnait parfois la première flûte, un jeune homme né à Strasbourg d’une famille allemande de Kehl, sur les personnages excentriques dont sont presque toujours garnies les avant-scènes...
Schmucke le rêveur, Schmucke le distrait, Schmucke le cœur incomparable sous la plus médiocre enveloppe, Schmucke dont l’adoration va « aux fleurs, aux riens de la création », représente au gré de Balzac un des traits essentiels de l’âme germanique, celle « qui produit les œuvres inexplicables de Jean-Paul Richter, les griseries imprimées de Hoffmann et les garde-fous in-folio que l’Allemagne met autour des questions les plus simples, creusées en manière d’abîmes, au fond desquels il ne se trouve qu’un Allemand. » C’est dire que désormais, pour l’animateur de la Comédie humaine, un lien nécessaire — assez différent de celui que Mme de Staël avait établi entre l’humble Germanie et l’idéaliste Germanie, mais tout aussi contestable — • rattache l’âme allemande à d’incroyables prestiges d’imagination, de transcendance et. d’art. Dans quelle mesure Balzac (qui faisait volontiers passer par une sorte de transfiguration expressive les personnages de la vie réelle, appuyant ainsi, comme le conseillait Hoffmann, sur la terre ferme l’échelle qui doit mener dans les nuages) pouvait-il trouver autour de lui quelque vérification de cette hypothèse ? Pour ce mystico-réaliste, il est nécessaire d’alléguer des faits réels, des silhouettes connues, afin de permettre à la fantaisie de s’ébattre à son aise. Or, Paris regorge, aux alentours de 1830, de réfugiés ou d’aventuriers allemands, parmi lesquels les musiciens sont légion : déjà quand le père de Mme de Berny faisait les délices de Marie- Antoinette, de nombreux artistes d’outre-Rhin rendaient la vie dure, et le gagne-pain difficile, aux Italiens traditionnels, aux Français moins recherchés des amateurs et des dilettantes. Après la Révolution de Juillet, la mélomanie dont Paris fut saisi, le développement des concerts symphoniques offrirent des chances excellentes à une plèbe d’artistes que Balzac a vus de près. Un type tel que son ami Jacques Strunz1, à qni il dédiera Massimilla Doni en 1839, pou-
1. Son dossier, aux Archives administratives de la Guerre, est plutôt décevant, et en contradiction fréquente avec l’article que Fétis lui a consacré dans son Dic- Orientations étrangères.
DANS LA QUATRIEME DIMENSION
y ait lui offrir quelque vérification de cette singularité hofimannesque : les contingences de la vie presque répudiées par un musicien éperdu, ne se retrouvant en son élément que dans ce royaume dans lequel on pénètre « sur les ailes du citant v. Ce Bavarois attaché tout enfant à la Chapelle royale de Munich avait dû fuir son pays pour une imprudence de jeunesse : des concerts organisés dans plusieurs capitales lui permettent de vivre, et il finit par devenir en 1800 — à dix-sept ans — chef de musique d'un régiment français. Il fait campagne en Italie : mais à Anvers où il est en garnison, une désobéissance a son colonel 1 oblige à quitter l'armée • il s installe a Faris comme professeur de musique, et meme, après 1^07. comme compositeur. I n singulier retour de fortune, en i8j p fait de lui un ion c t i o un aire des subsistances militaires, et il est possible que ce soit en cette qualité que Balzac, qui tient par son père à ce milieu assez particulier, ait fait avec lui sa jonction. Strunz est alors appuyé, dans ses démarches officielles, par le général Guilleminot, et doit faire la guerre d'Espagne. Mais il a le tort de ne pas se présenter à temps quand b administration le réclame, et sa commission lui est retirée : il en sera de même en lézS, quand s organise 1 expédition de Morée : il est alors agent d'un négociant. M. Olive, domicilié rue Neuve-des-Matliurins. 21. En 1831. il fera défaut d'une bien autre manière, et il est impossible à l’Administration de mettre la main sur lui : c'est alors qu'une faillite 1 aurait rendu à sa chère musique. Pour finir. Strunz se retire a Munich, mais non sans avoir fait faillite dans le lancement d on « Théâtre nautique ». et voilà qui nous remet dans le milieu fréquenté par Rubempré à l'heure des Illusions porMus... '
Nous ne signalons que pour mémoire la destinée incertaine, toute soutenue par la passion musicale, d un homme qui fut avec Balzac en relations avérées. Sans le coudoiement d'un personnage de ce genre, les fictions musicales de Hoffmann lui auraient sans doute semblé fort invraisemblables ; mais sans 1 art supérieur avec lequel i auteur du C hot Mttrr a traité cette bizarre duplicité des êtres qui sont à la fois niais dans le courant et sublimes dans la jouissance
.'u>>! K<i:rc\ Est- il c natif de Strasbourg » et né en 17$;, ou ne à Fappenheim (Bavière) en 1 7S3 ■ Qu'est-ce que * le ressentiment d une famille puissante » à laquelle l'expose * une imprudence de jeunesse . Pourquoi, s'il a une carrière distinguée de chef de musique militaire dans les années du Consulat, nulle trace n'en subsistet-elle ? Le caractère bohème et » hottmannesque du personnage, en tout cas, ne fait pas doute.