‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 58 sur 129 · NÉCESSITÉ D’UNE « ATMOSPHÈRE · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ D’UNE « ATMOSPHÈRE

musicale, Balzac aurait peut-être passé indifférent à côté de ces riches singularités, si bonnes à exploiter.

On peut bien admettre qu’une intimité aussi profonde avec un auteur très propre à l’intéresser a laissé d’autres marques encore, dans la constitution de l’œuvre balzacienne, en ce qui est sa spécialité ayouée et évidente, cette évocation d’une « quatrième dimension » envahissant secrètement le monde révélé par les sens. Surtout pour une imagination comme celle de Balzac, qui demande une mise en branle et puis s’en va tout à sa guise, la grande affaire devait bien rester la création d’une atmosphère. Il avait raison d’en faire la remarque : d’autres que Hoffmann avaient pratiqué le merveilleux, et son ami Nodier avait même poussé assez loin la technique du genre. Cependant, même chez l’auteur de François les bas bleus, et à plus forte raison chez ses prédécesseurs, la convergence des effets se produisait mal, et un sourire à demi sceptique chez le narrateur empêchait parfois le lecteur de lui accorder toute sa complicité d’imagination ; au lieu que, pour le conteur berlinois, une technique aussi convaincante qu’une entière sincérité, un envahissement, un engourdissement des facultés critiques dans son auditoire, faisaient partie des nécessités du genre : par surcroît, le merveilleux ne se permettait guère d’avoir figure de surnaturel, et l’on restait dans les à-côtés plausibles et les probabilités mentales de l’humanité. L’écrivain français était un trop ardent émule de tout ce qui s’offrait à lui, dans l’ordre des possibilités narratives, pour ne pas faire son profit — j usqu’à dépasser parfois son maître — de tant d’habileté. Balzac écrit à Stendhal le 6 avril 1839, après l’avoir félicité de la Chartreuse de Parme : « Vous avez commis une faute énorme en posant Parme. Il fallait ne nommer ni l’État ni la Ville, laisser l’imagination trouver le prince de Modèneet son ministre ou tout autre. Jamais Hoffmann n’a manqué d’obéir à cette loi sans exception dans les règles du roman, lui, l’écrivain le plus fantasque ! Laissez tout indécis comme réalité, tout devient réel ; en disant Parme, aucun esprit ne donne son consentement ». Détail infime, si l’on veut ; mais indice d’une habileté toujours en éveil et d’une technique fortifiée de tous les procédés possibles !

Ailleurs c’est un autre aspect de l’œuvre de Hoffmann qui se trouve en cause : renouveau de l’humour capricieux des romantiques

DANS LA QUATRIÈME DIMENSION

allemands. Les Fragments d’un roman, dans la Muse du département, ne manquent pas d’évoquer le conteur berlinois à propos d’un procédé commode à souhait, dont un de ses livres les plus fameux avait fourni la recette : « Un de mes amis a rencontré le conte le plus bouffon sur une vieille feuille d’un vieux livre latin, dans laquelle un quincaillier lui avait envoyé des clous. Certes, amis et ennemis, si je parle de cette maculature, me jetteront au nez la biographie du chat Murr, entremêlée des feuilles où l’incompréhensible Hoffmann a parlé de lui sous le nom de Kreisler... 1 »

C’est en partie au même ordre de préoccupations artistiques qu’obéit aussi Balzac quand il évoque, pour son compte, la « physionomie mystérieuse et pleine de contrastes » d’un coin du vieux Paris (Splendeurs et Misères des Courtisanes) : « le monde fantastique d’Hoffmann le Berlinois est là ». Ou bien c’est Y automatisme , la caractère inorganique, « inanimé » au sens étymologique, d’un milieu qui n’est pas à l’unisson du temps présent, qui suscite impérieusement un souvenir, et Hoffmann est invoqué, dans le Cabinet des Antiques, pour « l’épouvante que me causèrent les mouvements automatiques de ces corps brusqués ».

Tout un côté de hantise maniaque, l’empiètement de l’automatisme sur les réactions normales de l’être, et aussi l’encadrement de Balthazar Claës dans un caphamaüm d’alchimiste et de thaumaturge : autres alluvions hoffmannesques dans la Recherche de l'A bsolu. Les « altérations funestes » que subit un original oubliant de vivre en famille, négligeant ses tulipes en fleurs et ne songeant plus à sa femme grosse et à ses charmants enfants, sont le résultat d’une préoccupation scientifique absorbante et d’une ambition transcendante : elles prennent des formes que n’aurait pas désavouées un grand connaisseur de Vidée fixe.

Plusieurs ouvriers de diverses professions avaient longtemps travaillé dans le grenier de la maison de devant, où Balthazar se rendait dès le matin. Après y avoir fait des retraites de plus en plus longues, auxquelles s’étaient insensiblement accoutumés sa femme et ses gens, Balthazar en était arrivé à y demeurer des journées entières... Il ne cessait d’acheter à Paris des instruments de physique, des matières précieuses, des livres, des machines, et se ruinait, disait-on, à chercher la pierre philosophale... Balthazar n’allait nulle part, s’enfermait dans son laboratoire pendant toute la journée, y restait parfois la nuit... Quelquefois il sortait de chez lui, se promenait et ne rentrait que le

i. Spœlberch de Lovenjoul, ouv. cité, p. 86.

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