BALZAC BROUILLÉ AVEC KOREFF
plus romanesque de ses affections ? Sa lettre à Mme Hanska, du Ier janvier 1846, d’abord reprise le 4 janvier, lettre commencée dans l’apaisement, dans la satisfaction des « quatorze années d’attachement, de fidélité de caniche», se poursuit le 5 à minuit, dans un affolement incompréhensible causé par la missive qu’il vient de recevoir de la lointaine correspondante :
« J’arrive enfin au feuillet que vous a dicté l’étrange et inconcevable conduite de Madame A... avec Koref, et, après avoir lu vos foudroyantes réflexions de terrasse, je reste terrassé / Je ferme la lettre et la mets dans ma poche de côté. D’abord, on m’aurait vu pleurant... »
Suivent les détails qui témoignent de l’inquiétude du pauvre grand homme, et enfin :
« Me voilà accusé [me disais-je] de bavardages ignobles, moi dont la conduite est irréprochable ! » Trouver cette injustice, même involontaire, chez vous, me brisait ; je sentais des coups de massue sur ma tête à chaque pas. Ce Koref est un infâme espion, espion de l’Autriche connu ; il n’est plus reçu nulle part, je ne le salue plus, je lui réponds à peine quand il me parle. Madame A... ignore cela, et elle se confie et parle de vos intérêts, ainsi que de mes affaires, à l’homme le plus dangereux que je sache, c’est vraiment incroyable ! »
Suivent d’autres récriminations, que termine cette fin de nonrecevoir rétrospective à l’égard de l’ancien compagnon :
« Koref, que je n’ai pas vu depuis dix-huit mois, à qui, depuis trois ans, je n’ai pas adressé la parole et qui se dit mon ami ! C est aussi par trop impudent ! »
L’épilogue se jouera en février 1846 :
« Ah ! j’ai rencontré Koref, qui a eu l’impudence de me dire qu il avait beaucoup parlé de moi avec une de vos amies et dans les termes les plus élogieux ; j’aurais voulu que vous me vissiez regardant Koref et lui disant : « Je n’en doute pas !» Il m a quitte net ».
Le révélateur du fantastique une fois répudié, pourquoi maintiendrait-on son admiration à l’œuvre d’où lui-même semblait issu ? Hoffmann est en baisse, et depuis longtemps, dans l’estime de Balzac comme dans le goût moyen des Français. Il restera de lui, nous l’avons vu, ce qui mérite de subsister dans une inspiration et dans
DANS LA QUATRIÈME DIMENSION
une œuvre à qui rien d’humain ne doit rester étranger — et qui dès lors doit faire place à l’angoisse devant l’inexplicable, à l’étrange et au surnaturel dans le subconscient psychologique. Mais la saveur du réel et du tangible est trop chère à notre auteur pour qu’il n’exorcise pas les fantômes et qu’il ne se raille pas de sa propre terreur : il y a, pour un esprit si clairvoyant et un sang-froid si ferme, tant d’autres raisons plus communes de s’effrayer, tant de revenants qui ne viennent pas du monde des apparitions ! Ou, si le monde concret doit être confronté avec l’invisible, il y a d’autres démons à exorciser, rien qu a s’en tenir à la fiction la plus courante de la Chrétienté et a la transposition symbolique des perversités humaines !