‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 61 sur 129 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

DU COTÉ DE CHEZ MESSIRE SATANAS

Tout le monde invente Méphistophélès à sa manière...

Les Martyrs ignorés.

Le surnaturel, jusqu’ici, restait d’ordre physique et humain : Hoffmann ne s’était que par aventure risqué jusqu’à des interventions de pouvoirs extérieurs au Cosmos, à ses forces et à ses possibilités. Balzac ira plus loin que ce maître en frissons nouveaux, qu’il a si vite distancé, d’ailleurs, par une évocation plus réaliste, par le souci permanent — et vraiment fraternel • — de demeurer au milieu des angoisses véridiques de la pauvre humanité, et aussi par tout ce que Goethe avait appelé, à propos de la Peau de chagrin, « l’art de louvoyer avec énergie et habileté entre l’impossible et l’insupportable... » Vers le moment même où le Faust complet (et pas seulement l’aventure de Marguerite) surprend un public assez mal préparé par d’excessives simplifications, Balzac dépasse le fantastique morbide ou le spiritisme littéraire dans quelques œuvres, ou quelques intentions, qui le placent dans une nouvelle dépendance à l’égard de l’étranger 1.

Le symbolisme religieux pouvait-il tenter le moins du monde un homme qui avait traversé sans y céder les années de grande réaction cléricale de la Restauration, qui se sentait aussi solidement enraciné dans le réel, peu disposé à sacrifier à la difficile transcendance de l’Idéalisme, et qui nous assure, par surcroît, qu’il avait toujours été assez récalcitrant à l’enseignement chrétien ? Car, dans la Chronique parisienne du g juin 1836, Balzac se plaît à rappeler les questions embarrassantes qu’il posait à l’aumônier du collège

1. Malheureusement trop unilatérale, et vouée de par la tendance de son auteur à une systématisation rigide, l’étude de M. Maximilian Rudwin, Balzac and the fantastic (Sewanee Review, janvier 1925), est presque entièrement consacrée à cette question du « satanisme de Balzac ».

DU CÔTÉ DE CHEZ MESSIRE SATANAS

de Vendôme, fort en peine de défendre les saints mystères devant les indiscrétions de l’écolier.

Balzac est peut-être l’écrivain de cette génération sur qui s’est le moins exercée l’influence de Chateaubriand, et l’on serait assez embarrassé de retrouver chez lui — qui reconstruira une nécessité d’ar.nature religieuse par l’effet de son impitoyable sociologie — la moindre trace de cette nostalgie chrétienne et de cette sentimentalité de première communion qui fera partie de tant de psychologies littéraires. Les dispositions de sa famille ne semblent guère avoir orienté vers une foi assurée le jeune indépendant ; et quant à Mme de Berny, autant il est probable que des influences piétistes avaient laissé des traces dans sa religiosité, autant elle paraît peu faite pour donner à celle de son tendre ami la moindre fermeté. Les principes philosophiques du jeune homme, en 1822, sont irréligieux au-delà de tout ce qu’on peut croire. « Nous mourons tout entiers, il n’y a ni vices ni vertus, ni enfer ni paradis... » : c’est ainsi qu’il fait sa première déclaration ; et presque aussitôt (lettre du 9 mai 1822) : « Oh ! Laure, j’aurai fait plus que bien des hommes ! Sans être J.-Chr., j’ai fait mieux que lui... » Nous savons qu’en 1828, à Fougères, Balzac fit la plus obstinée résistance à Mme de Pommereul qui, très simplement et sincèrement, l’engageait fort à pratiquer sa religion. Enfin, Mme d’Abrantès, à lui supposer la moindre influence sur son sigisbée, et Mme de Castries, à lui attribuer à cet égard des idées allant au-delà d’une gentille convention mondaine, n’étaient point femmes à agir bien profondément sur les idées religieuses du romancier. Quand on songe au Vicaire des Ardennes et à la scandaleuse désinvolture avec laquelle le clergé y est traité, on admettra difficilement un fidéisme de base chez cet enfant de l’Empire. Visiblement, Balzac n’a pas d’autre conviction religieuse, à ses débuts dans la vie, que celle dont témoignerait ce passage de l'Épilogue de la Physiologie du mariage ; il s’agit de l’installation du Christianisme à Rome :

Si la religion du Christ, qui, avant tout, est un code de morale et de politique, donnait une âme à tous les êtres, proclamait l’égalité des êtres devant Dieu et fortifiait par ces principes les doctrines chevaleresques du nord, cet avantage était bien balancé par la résidence du Souverain Pontife à Rome, de laquelle il s’instituait héritier, par l’universalité de la langue latine, qui devint celle de l’Europe au moyen âge, et par le puissant intérêt que les moines, les scribes et les gens de loi eurent à faire triompher les codes trouvés par un soldat au pillage d’Amalfi.

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